
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Depuis plusieurs mois, le Maroc est le théâtre d’une métamorphose urbaine d’une célérité inédite. Si la restructuration des années 1980 et 2000 visait principalement la résorption de l’habitat insalubre, la vague actuelle semble répondre à un impératif plus vaste : l’alignement des métropoles sur les standards internationaux en vue de la CAN 2025 et du Mondial 2030. Cependant, sous le vrombissement des bulldozers, deux modèles s’affrontent, entre pragmatisme infrastructurel et zones d’ombre sociopolitiques.
Casablanca et Rabat : Deux visages de la démolition.
L’analyse comparative entre la capitale économique et la capitale administrative révèle une divergence fondamentale dans la gestion de la « chose publique ».
Casablanca, le laboratoire de l’utilité publique : Ici, le mouvement est dicté par la logistique. L’extension de la LGV Kénitra-Marrakech et la mise à niveau des abords du Grand Stade de Casablanca s’appuient sur des plans d’expropriation publiés au Bulletin Officiel. Cette lisibilité administrative — bien que contestée sur le montant des indemnisations — offre un cadre légal où le citoyen est une partie prenante, même contrainte, d’un projet national identifié.
Rabat, l’opacité de la « montée en gamme » : Dans des quartiers historiques comme L’Océan ou Akkari, l’absence de plans de réaménagement consultables nourrit un sentiment de spoliation. Le flou juridique qui entoure certaines démolitions soulève une question cruciale : la valorisation foncière peut-elle se substituer à l’utilité publique ? En l’absence de communication transparente, la modernisation prend des airs de gentrification autoritaire.
Les zones d’ombre : Le coût invisible de la modernité.
Si les façades se lissent, le tissu humain, lui, s’effiloche. L’intégration des éléments suivants permet de mieux saisir l’ampleur du défi :
● Le traumatisme de la périphérie : Le relogement à Tamesna ou Skhirat ne se résume pas à un changement d’adresse. C’est une rupture brutale avec l’économie de proximité. Pour une famille modeste, s’éloigner du centre, c’est doubler son budget transport et perdre l’accès aux réseaux de solidarité informelle qui pallient souvent l’absence de couverture sociale.
● L’enjeu du patrimoine immatériel : La démolition de certains quartiers, même vétustes, emporte avec elle une mémoire urbaine. En évacuant les classes populaires des centres-villes, on risque de transformer Rabat et Casablanca en « villes-vitrines » sans âme, déconnectées de leur histoire sociale.
● Le cadre juridique en question : Le recours fréquent à la procédure d’urgence pour l’expropriation réduit drastiquement les marges de négociation des propriétaires. Il existe un besoin urgent de réformer les critères d’indemnisation pour qu’ils ne soient plus basés sur la valeur fiscale passée, mais sur le coût réel du relogement dans le marché actuel. Cette distorsion entre valeur fiscale et valeur de marché est au cœur du sentiment d’injustice.
Vers une ville inclusive ou fragmentée ?
Le Maroc se trouve à la croisée des chemins. La modernisation des infrastructures est une nécessité indiscutable pour l’attractivité du Royaume. Toutefois, la réussite de ce chantier ne doit pas se mesurer au nombre de kilomètres de bitume ou à la hauteur des gratte-ciel, mais à sa capacité à ne pas produire de citoyens de seconde zone.
Une ville compétitive est une ville qui intègre sa diversité. Si le béton finit par creuser un fossé entre les aspirations de l’État et la réalité vécue par les populations — en particulier par la perte de l’économie informelle et l’augmentation des coûts de transport pour les déplacés —, la modernisation risque d’être perçue non comme un progrès, mais comme une agression. Le défi des années à venir sera de concilier l’agenda des grands événements sportifs avec le respect de la dignité urbaine et du droit à la ville pour tous.





