
Le nouveau livre de Driss Ajbali, Migration et politique, l’Équation marocaine, devait être un prolongement de son travail en tant que médiateur de la MAP. Après les Figures de la presse marocaine, il a suggéré à feu Khalil Hachimi Idrissi l’idée d’un essai sur la gestion institutionnelle par l’État de l’émigration marocaine et ce, en explorant les archives de l’agence, véritable disque dur, depuis 1959, de la mémoire institutionnelle marocaine. Intuitif, KHI, comme on le désignait, s’est enthousiasmé pour le projet parce qu’il en avait perçu et l’intérêt et la possible fécondité. La foudroyante disparition de Khalil, en avril 2023, en a décidé autrement.
Au lendemain du discours de Sa majesté Mohammed VI du 6 novembre 2024, appelant à un puissant aggiornamento du paysage institutionnel dédié à l’émigration marocaine, Driss Ajbali suggère le projet à Driss El Yazami.
Le livre n’aborde que l’émigration marocaine et sa gestion institutionnelle administrée par l’État marocain. Si la première partie est documentée, la seconde repose en grande partie sur les archives de la MAP.
Avant de dévoiler l’état d’esprit avec lequel il a travaillé, Driss Ajbali met préalablement, en exergue, quelques éléments saillants :
Primo, l’histoire de l’émigration marocaine est un phénomène récent. Il a tout au plus une soixantaine d’années. Sa plus grande spécificité réside dans son éclectisme. Elle concerne toutes les régions du Maroc, le Nord comme le Sud, l’Est comme l’Ouest. Mais elle se distingue aussi par l’éventail de ses destinations et par sa dispersion surtout après 1990 avec l’Italie et l’Espagne. Commencée par la France, elle s’est étendue dans les pays européens avant que ceux-ci ne soient rejoints par d’autres contrées : l’Afrique, les Amériques, les pays arabes.
Cet éclectisme, interne et externe, la distingue, et à titre d’exemple, de l’émigration algérienne essentiellement établie en France ou de la turque fortement enracinée en Allemagne. Après les départs collectifs encadrés par les conventions bilatérales, il y a eu beaucoup de départs, volontaires ou forcés par les conditions de vie, le regroupement familial, la partance des compétences ou celles des étudiants qui finissent par se fixer. Il y a là la raison décisive pour réfuter le mot « diaspora marocaine ». C’est aux yeux de l’auteur un abus de langage. Une diaspora, c’est dans un temps donné, et pour des raisons ethniques ou religieuses, un départ collectif et forcé comme ce fut le cas pour les Juifs ou Arméniens. L’émigration marocaine, évaluée à cinq, six millions d’âmes, est le résultat d’un long et surtout d’un lent processus. Elle a mis six décennies pour atteindre le volume qui est le sien aujourd’hui.
Secundo il y a lieu de noter que la gestion institutionnelle marocaine de l’émigration est un peu tributaire des profondes transformations que celle-ci a connues dans les pays européens. A chaque fois, le Maroc fut sommé de s’adapter. Dans une forme de coupe géologique, on peut distinguer principalement quatre strates, Il y a la phase des années soixante, celles des conventions bilatérales où ce sont les pays d’accueil, le patronat tout particulièrement, qui furent les chefs d’orchestre opérationnels de la gestion des flux. Il faudra attendre les années 1970, pour assister à l’émergence d’une approche institutionnelle proprement marocaine, principalement sécuritaire. Avec les années 1980 et face aux politiques d’intégration dans les pays d’accueil, le Maroc a entamé, comme par réaction chimique, une politique dont la principale philosophie repose sur l’idée de « l’attachement à la mère patrie », comme on le disait à l’époque. Viendra ensuite la phase du dispositif institutionnel impulsé par le défunt Roi Hassan II, et ce à partir de 1990.
Enfin, et nous en vivons encore les soubresauts, il y a la phase de Mohammed VI où l’émigration est devenue au cœur du narratif royal.
Comme il est difficile d’isoler l’émigration marocaine de son contexte international, il y a, chez Driss Ajbali, en permanence et tout le long du livre, une navette et des allers et venues entre le regard institutionnel marocain et l’évolution de la question migratoire dans les pays d’accueil où, progressivement, l’auteur révèle le processus de détérioration du discours politique devenu phobique et anxiogène.
Enfin, et c’est le troisième constat, le dossier de la communauté marocaine dans le monde n’a pu, dans des moments décisifs, avancer qu’avec des impulsions royales. D’abord avec le défunt Roi Hassan II qui fut, certes avec tâtonnement, le premier architecte du dispositif institutionnel dans les années 1980-1990. Et surtout avec le Roi Mohammed VI, avec qui le dossier de l’émigration prendra un envol sans précédent et deviendra éminemment royal. Mis à part le style de chacun des monarques, il y a lieu de noter et de la permanence et de la continuité. Et c’est ce qui ressort des deux chapitres, l’un dédié à « Hassan II et l’émigration » et l’autre à « Mohammed VI et l’émigration ».
Le livre est en deux parties. Dans la première, l’intérêt se portera sur certains acteurs qui, mine de rien, ont marqué de leur empreinte l’histoire de l’émigration marocaine. A travers eux, Driss Ajbali procède à une lecture, en creux, de la lente évolution de la gestion institutionnelle de l’émigration par l’État marocain. Il convoque, par exemple, Felix Mora, l’homme aux deux tampons, le vert et le rouge, qui, à lui tout seul, incarne la mise en œuvre des conventions signées avec la France dans le milieu du siècle dernier. Au lendemain des deux coups d’état avortés, avec l’arrivée aux affaires de Driss Basri, la création de la DST et de la DGED, la nomination de l’ambassadeur Youssef Bel Abbès en septembre 1972, (qui restera 19 ans en poste), la création de la première Amicale des commerçants et travailleurs en 1973, l’ouverture, à Paris, du premier bureau de la MAP à l’étranger… on assiste à nouvelle vision politique, frappée du sceau sécuritaire, qui n’omet pas d’inclure, de manière claire, l’émigré marocain. En France surtout. C’est en réalité le vrai début d’une gestion institutionnelle, certes embryonnaire, visant à encadrer, même à distance, les émigrés marocains. C’est le premier étage d’une fusée institutionnelle qui ne cessera d’évoluer.
Autre figure, mais une décennie plus tard, c’est Akka Ghazi qui personnifie à lui tout seul, une forme de surenchère entre les pays d’accueil et les pays d’origine. Avec les nouvelles lois intégratrices en France et bientôt en Belgique et aux Pays-Bas, le Maroc va changer de fusil d’épaule. L’état marocain entame alors une politique de renforcement des attaches avec ses ressortissants. Le Roi Hassan II se vérifiera, de ce point de vue, comme un personnage central, déterminant et il faut le dire visionnaire. C’est lui qui a très vite compris les enjeux identitaires et le risque de dilution de la marocanité dans un enracinement en devenir. Dès 1984, il procède à l’élection de cinq députés de l’émigration. L’expérience portera, dès sa mise en œuvre, les raisons de son échec.
Après l’affaire du foulard de Creil, Hassan II, qui avait participé à régler le problème de Lionel Jospin, deviendra, du jour au lendemain, un oracle chez qui les médias français se précipitaient pour recueillir le bon mot. Trois mois après l’affaire du foulard, à l’occasion de la fête du trône du 3 mars 1990, Hassan II annonce la mise en place d’un dispositif (qu’il avait déjà évoqué devant les représentants des amicales en 1985). Rapidement, Celui-ci sera mis en place dès juillet 1990. Il sera sous forme de triptyque constitué d’un ministère, d’une Fondation portant son nom et une banque dédiée aux émigrés marocains. Ainsi est entamée la seconde phase de l’institutionnalisation. C’est un nouveau qui souffle qui porte en lui une valorisation du Marocain de l’étranger. L’action de tout le dispositif tourne essentiellement autour de deux axes : l’attachement à la mère patrie et le bon accueil surtout pendant la période estivale.
Ce qui est remarquable, insiste l’auteur, c’est que depuis la succession monarchique, avec Mohammed VI, l’émigration marocaine pris une place toute singulière. Le sujet devient une partie récurrente du narratif Royal. Pour nombre d’émigrés, une grande partie du règne de Hassan II était sécuritaire. Pour nombre de leurs enfants, le règne de Mohammed VI est sécurisant. A leur endroit, le monarque actuel a consacré plusieurs discours, le plus souvent avenants et attentionnés. Ils sont prononcés, le plus souvent, à l’occasion du 6 novembre. C’est dire la symbolique sachant l’importance qu’avait cette date avant le 30 octobre 2025. Durant son règne, des décisions importantes furent prises. Après avoir consulté le CCDH, Mohammed VI a procédé à la création du CCME et, plus tard, à sa constitutionnalisation. Or, en appelant le 6 novembre 2024 à une refondation du paysage institutionnel dédié à l’émigration marocaine et à la création de la Fondation Mohammadia, on peut dire, sans risque de se tromper, qu’il annonce, de fait, la future et nouvelle phase de qui serait, en quelques sortes, le cinquième étage de la fusée institutionnelle. De plus et en dénommant la nouvelle institution de son propre nom, le Souverain marocain s’inscrit dans les pas de son auguste père.
Enfin, l’autre originalité du livre, c’est la galerie de portraits qui sont croqués par Driss Ajbali. Il passe en revue les Femmes et les hommes qui ont eu la charge de s’occuper des Marocains du monde, les MDM comme on dit aujourd’hui : Nouzha Chekrouni, Mohamed Ameur, Abdellatif Maâzouz, Anis Birou, Abdelkrim Benatiq, Nezha El Ouafi. Sans oublier ceux qui les avaient précédés : Rafik Haddaoui, Ahmed El Ouardi, Lahcen Gaboune mais aussi, et de manière Indirecte, Zoulikha Naciri ou Omar Azziman.




