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LU POUR VOUS. « BLOUSE BLANCHE, IDÉES NOIRES » de Michaël SIKORAV

Et si la meilleure arme contre la folie, c’était d’être passé de l’autre côté ?

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

 

« Je suis psychiatre et bipolaire » : et si la meilleure arme contre la folie, c’était d’être passé de l’autre côté ?

Et si le plus grand danger pour la psychiatrie n’était pas la maladie mentale, mais le silence des soignants sur leur propre vulnérabilité ? Un livre atypique vient de paraître, signé Michaël Sikorav. Son sous-titre dit tout : Le témoignage percutant d’un psychiatre bipolaire. Ce n’est ni un essai clinique, ni un manuel de résilience. C’est une gifle. Et peut-être un cadeau.

L’auteur a 36 ans, une blouse blanche, et des idées noires qu’il ne cache plus. Il soigne les troubles de l’humeur, de l’attention, de l’existence – et il porte lui-même un diagnostic de trouble bipolaire, associé à un TDAH. Longtemps, il a tait ce secret. Par peur. Parce que, dit-il, « certains médecins me considèrent comme instable, fou, voire dangereux ». Aujourd’hui, il sort du bois. Et il n’y va pas avec le dos de la cuillère.

L’errance diagnostique : dix ans de perdues, une vie de gagnée

Le récit de Sikorav commence comme tant de récits de malades : des dépressions précoces (14 ans), des traitements inadaptés (antidépresseurs, Ritaline, qui peuvent aggraver une bipolarité), des étiquettes « adolescent difficile », puis un premier épisode maniaque fracassant – 11 000 euros claqués pour un ordinateur destiné à League of Legends. Le diagnostic ne tombe qu’à 25 ans. Dix ans d’errance. Dix ans à se sentir « bizarre », « trop », « pas assez ».

Ce qui rend son témoignage unique, ce n’est pas la souffrance – malheureusement banale. C’est qu’au lieu de fuir la médecine, il l’a rejointe. Par dépit ? Non. Par nécessité. Il raconte avoir été déçu par la médecine interne, où le praticien passe vingt minutes sur un bilan et quatre minutes avec le patient. La psychiatrie, elle, l’a attiré parce qu’elle est le dernier endroit où l’on peut encore – normalement – prendre le temps d’écouter une histoire. Mais l’hôpital psychiatrique, qu’il a connu comme interne, l’a vite déçu. Trop de bureaucratie, trop de conflits d’intérêts, trop de diagnostics automatiques. Il est parti en libéral. Et il a écrit.

« J’ai choisi mon camp : celui des patients »

La phrase d’ouverture de son livre est un manifeste : « Je suis né bipolaire. Je suis devenu psychiatre. […] On m’a forcé à choisir, et j’ai choisi mon camp. Je suis pile là où je dois être : du côté des patients. C’est de là que je viens. Ma loyauté leur est totale. »

C’est là que la tribune commence vraiment, pour nous qui lisons. Car cette phrase soulève une question dérangeante : un soignant peut-il vraiment être “du côté des patients” s’il n’a jamais goûté à l’humiliation d’être un patient ? Sikorav ne dit pas que tous les psychiatres devraient être bipolaires. Il dit que sa double casquette lui donne une légitimité que rien d’autre ne pourrait remplacer. Il ne parle pas sur les fous. Il parle depuis les fous.

C’est une révolution silencieuse. Combien de psychiatres, de psychologues, d’infirmiers en psychiatrie vivent avec un trouble psychique qu’ils n’osent pas révéler ? Combien se cachent derrière le prétexte que « cela nuirait à leur autorité » ? Sikorav renverse la table : l’autorité, justement, vient de la vérité, pas du déni.

La psychiatrie est malade de son aveuglement

Le livre ne se contente pas d’une autobiographie. C’est aussi un réquisitoire. Sikorav dénonce l’hôpital psychiatrique, « aveugle et sourd », où les protocoles remplacent l’écoute, où les experts – souvent déconnectés du terrain – imposent des recommandations. Il dénonce la difficulté pour un patient d’être cru. Et il dénonce, surtout, la tendance récente à vouloir remplacer les médicaments par des psychothérapies seules, comme si la biologie n’existait pas.

Sur ce dernier point, il prend un risque. Dans un milieu où certains crient au « tout chimique », il rappelle que pour un bipolaire, le lithium ou la lamotrigine peuvent être aussi vitaux que l’insuline pour un diabétique. Et que les thérapies, aussi bonnes soient-elles, ne remplaceront jamais une stabilisation thymique de base. Ce n’est pas une position confortable. Elle déplaît aux uns et aux autres. Mais c’est exactement ce qu’on attend d’un médecin qui a souffert : qu’il dise ce qu’il pense, pas ce qui est politiquement acceptable.

Donner à penser : et si le patient était le meilleur expert ?

Au fond, la leçon de ce livre dépasse la psychiatrie. Elle touche à la manière dont notre société traite toute forme de vulnérabilité. On aime les experts qui n’ont jamais tremblé. On se méfie de celui qui dit « je sais ce que c’est, parce que je l’ai vécu ». On lui oppose aussitôt : « Tu es trop impliqué, trop subjectif. » Comme si l’objectivité nécessitait de s’être tenu à distance de la douleur.

Sikorav retourne cette accusation. Pour lui, la subjectivité n’est pas un biais : c’est une source de savoir. Il ne confond pas son cas avec celui de tous ses patients. Mais il sait reconnaître une insomnie maniaque, une lenteur dépressive, l’effroi d’une première hospitalisation – parce qu’il les a traversées. Cette empathie incarnée est peut-être ce que la psychiatrie a de plus rare.

À qui s’adresse cette tribune ?

À tous ceux qui s’intéressent à la santé mentale, bien sûr. Mais aussi :

· aux soignants qui se taisent, par peur de perdre leur crédibilité : ce livre est une permission ;
· aux patients qui doutent qu’on puisse les comprendre vraiment : voici la preuve que oui, certains soignants savent ;
· aux décideurs : arrêtez de concevoir des politiques de santé mentale sans consulter les premiers concernés – les malades, mais aussi les soignants malades ;
· au grand public : la prochaine fois que vous croisez un « psy », souvenez-vous qu’il ou elle pourrait bien avoir traversé la nuit. Et que cela ne le rend ni moins compétent, ni moins humain.

Une dernière phrase pour la route

Blouses blanches, idées noires ne va pas plaire à tout le monde. C’est écrit dès la première page. Tant mieux. Un livre qui fait l’unanimité n’a jamais changé une ligne de conduite. Celui-ci, en revanche, pourrait bien ouvrir une brèche : celle où l’on cesse de demander aux soignants de mentir sur leur santé pour mériter de soigner.

Michaël Sikorav a choisi de dire la vérité. Il a posé sa blouse blanche à côté de ses idées noires, et il a écrit. À nous, maintenant, d’oser penser qu’un psychiatre bipolaire n’est pas un oxymore – mais peut-être l’avenir d’une médecine enfin réconciliée avec la vulnérabilité.

Michaël SIKORAV, BLOUSE BLANCHE, IDÉES NOIRES, édit. De Boeck Supérieur, 16 avril 2026, Paris.

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