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Éducation et santé au Maroc – quand le privé prospère au détriment du public

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le paradoxe marocain est aujourd’hui saisissant : d’un côté, une croissance macroéconomique saluée, des infrastructures neuves, une protection sociale étendue ; de l’autre, des hôpitaux publics exsangues et une école publique qui n’assure plus sa fonction première – l’ascenseur social. La question centrale, trop souvent éludée, mérite d’être posée avec une froide rigueur : à qui profite vraiment l’essor de l’enseignement privé ? À qui profite la dérive silencieuse des flux de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) vers les cliniques lucratives ?

L’enseignement : une école publique en voie de paupérisation.

L’enseignement – du primaire à l’université – s’ouvre massivement au privé, captant les classes moyennes et supérieures. Ces familles recherchent des compétences adaptées au marché international, un enseignement de qualité, des langues vivantes, un encadrement. Pendant ce temps, l’école publique se vide de sa substance : moyens réduits, effectifs pléthoriques, absentéisme enseignant, programmes vieillissants. Conséquence logique : l’ascenseur social se bloque. L’élève issu d’un milieu modéré n’y trouve plus une chance d’élévation, mais un parcours d’obstacles.

L’État, en laissant faire, a implicitement organisé une séparation : un privé pour ceux qui peuvent payer, un public devenu un service de seconde zone pour ceux qui n’ont pas le choix. C’est un renoncement silencieux à l’égalité des chances. Or, comme le rappelle l’analyse, dans des systèmes avancés (Allemagne, Canada), l’éducation relève exclusivement du service public sanctuarisé, le privé lucratif étant marginalisé. La leçon est claire : sans un socle public d’excellence, la promesse d’ascension sociale devient une coquille vide.

Santé : quand l’AMO finance le privé sans régulation.

Sur le plan sanitaire, l’aberration est du même ordre. La généralisation de la protection sociale et de l’AMO aurait dû renforcer l’hôpital public. Or, faute de moyens, de personnels, d’infrastructures adaptées, les assurés se tournent vers le privé. Résultat : les flux financiers de l’AMO alimentent massivement les cliniques privées, tandis que l’hôpital public reste le parent pauvre, asphyxié par une pénurie chronique de médecins, d’infirmiers et de lits. Une mesure de solidarité nationale se transforme ainsi en rente pour un secteur lucratif, sans que la qualité ni l’accès équitable soient garantis.

Là encore, l’expérience comparée est instructive. Des pays comme la Turquie ou la Malaisie, à niveau de croissance comparable, ont choisi une mise à niveau prioritaire des hôpitaux publics et une revalorisation drastique des salaires des personnels. Résultat : le public redevient attractif. Le Maroc a choisi une autre voie – celle d’une dualisation sans pilotage.

L’arbitrage politique : une question philosophique.

Ce ne sont pas des solutions techniques qui manquent. Ce qui fait défaut, c’est un arbitrage politique clair. Faut-il continuer à considérer l’éducation et la santé comme des marchés où le privé prospère sur le vide laissé par l’État ? Ou décider enfin que le service public doit redevenir le standard absolu de qualité pour tous, indépendamment du revenu ?

L’urgence est là. Des familles entières vivent déjà dans la précarité, sans accès réel à une école publique capable de faire réussir leurs enfants, sans lit digne dans un hôpital public. Rappeler l’État à l’ordre, ce n’est pas invoquer une nostalgie passéiste. C’est exiger une gestion équilibrée des secteurs public et privé – où le privé, s’il existe, ne se substitue pas au public mais le complète, sans jamais en devenir le fossoyeur.

Sinon, à qui profitera la croissance ? À une minorité qui paye pour s’isoler dans des cliniques et des écoles privées, tandis que la majorité hérite d’un service public en ruine. Ce n’est pas là un progrès partagé. C’est l’abandon programmé de la cohésion humaine.

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