
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Dans un monde marqué par des mutations accélérées, le système d’éducation et de formation demeure la pierre angulaire de tout projet de développement ambitieux. La publication du dernier rapport de l’UNESCO sur l’éducation au Maroc constitue un moment d’évaluation précise, où se mêlent des indicateurs porteurs d’espoir et des réalités préoccupantes qui méritent une réflexion approfondie. Ce rapport ne livre pas seulement des chiffres ; il dessine une feuille de route pour l’avenir de nos ressources humaines, véritable clé pour relever les défis du développement.
I. Diagnostic : entre acquis et angles morts.
Il est indéniable que le Maroc a parcouru un chemin considérable dans la réforme de son système éducatif. Le rapport salue ainsi la baisse du taux d’enfants non scolarisés de 1,6 point de pourcentage par an depuis 2000, reflet d’une volonté politique claire d’élargir l’accès à l’école. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le passage d’un taux de déscolarisation élevé à des niveaux comparables à ceux des pays à revenu intermédiaire supérieur, avec une diminution de plus de 70 % du nombre total de jeunes non scolarisés entre 2000 et 2023.
Ces progrès ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent de politiques publiques ambitieuses, notamment le programme Tayssir de transferts monétaires conditionnels, qui a bénéficié à des millions de familles, ainsi que les investissements dans les infrastructures, le transport scolaire et les internats en milieu rural. Ces mesures ont joué un rôle décisif dans la levée des obstacles à l’accès à l’école.
Pourtant, la réussite en matière d’« accès » ne saurait masquer les difficultés persistantes concernant la « rétention » et la « qualité ». C’est ici qu’apparaissent les points noirs que le rapport expose sans détour :
● L’effondrement du parcours scolaire : seulement un élève sur quatre parvient à décrocher le baccalauréat. Les détails sont plus alarmants encore : 16 % des élèves quittent l’école avant la fin du primaire, et 53 % avant la fin du collège.
● La crise de la qualité : le rapport met en lumière la faiblesse des acquis fondamentaux. Au primaire, près de 60 % des élèves n’atteignent pas le seuil minimal en lecture, et 78 % en mathématiques. Au collège, seulement 19 % maîtrisent la lecture au niveau requis, et 18 % les mathématiques.
Nous sommes donc face à un système qui a réussi à attirer des millions d’élèves dans les salles de classe, mais qui n’arrive pas encore à garantir leur maintien et l’acquisition des compétences de base qui feraient de l’éducation une valeur ajoutée pour leur avenir.
II. Les répercussions sur le développement des ressources humaines pluridisciplinaires.
Il est impossible d’examiner ces chiffres sans mesurer leur impact direct sur la qualité du capital humain marocain. Le décrochage scolaire et la faiblesse des acquis produisent en définitive des ressources humaines insuffisamment qualifiées pour répondre aux exigences du développement.
Lorsque plus de la moitié des élèves quittent l’école avant la fin du collège, ce ne sont pas seulement des élèves que l’on perd, mais aussi une main-d’œuvre potentielle aux compétences intermédiaires, pourtant indispensable à un marché du travail en mutation. Quant à la faiblesse des compétences fondamentales (lecture, calcul) aux niveaux collégial et secondaire, elle donne lieu à des diplômés qui peinent à intégrer une formation professionnelle de qualité ou à développer des compétences tout au long de la vie.
Cette situation crée une contradiction flagrante : d’un côté, un chômage élevé parmi les jeunes porteurs de diplômes peu adaptés aux besoins du marché ; de l’autre, une économie qui manque de compétences pluridisciplinaires capables de porter les grands projets, notamment dans les secteurs liés aux technologies, à l’innovation et à l’industrie avancée. La faiblesse de la qualité éducative freine directement la capacité du Maroc à faire de ses ressources humaines un véritable moteur de croissance et rend difficile une montée en gamme dans les chaînes de valeur à forte productivité.
III. Que faire pour remédier aux points noirs du rapport ?
Face à ce diagnostic, l’improvisation n’est pas de mise. Les points noirs relevés par l’UNESCO doivent être lus comme une feuille de route pour une refonte en profondeur des politiques éducatives. Trois axes me semblent prioritaires :
1. Passer de l’« accès » à la « rétention et à la qualité » : après avoir réussi à scolariser de larges couches de la population, l’effort doit désormais se concentrer sur le maintien des élèves jusqu’à la fin du cycle collégial au moins, et sur la garantie d’un apprentissage effectif. Cela suppose de réorienter les mécanismes d’aide : plutôt que de conditionner les transferts financiers à la seule présence, il faudrait les lier à des résultats d’apprentissage tangibles, tout en renforçant les systèmes d’alerte précoce pour intervenir avant que l’élève ne décroche.
2. Investir massivement dans le cycle collégial (le maillon faible) : le rapport est sans appel : c’est au collège que se produit la plus grande rupture. Un programme d’urgence doit être lancé pour réhabiliter ce cycle, en améliorant la formation initiale des enseignants, en révisant les programmes pour les rendre plus proches de la vie professionnelle et de la formation préprofessionnelle, afin de redonner du sens à la scolarité.
3. Réduire les disparités territoriales et sociales : il n’y aura pas de réforme réussie sans s’attaquer aux inégalités criantes entre le monde rural et le monde urbain, entre les familles aisées et les plus défavorisées. Cela implique des politiques publiques plus équitables : renforcement de l’accompagnement pédagogique dans les zones les plus vulnérables, élargissement de l’offre scolaire secondaire en milieu rural, et développement des programmes d’éducation non formelle – non comme des solutions palliatives, mais comme des filières intégrées d’insertion professionnelle.
En conclusion :
La bataille de l’avenir du Maroc ne se jouera pas uniquement à travers les grands projets d’infrastructure, mais bien dans la capacité à former des citoyens instruits, compétents, capables d’innover et de s’adapter. Le rapport de l’UNESCO n’est pas seulement un document d’évaluation ; c’est un avertissement et une invitation à anticiper. Nous disposons aujourd’hui d’une opportunité précieuse pour transformer ces données en dynamique politique et sociale, afin d’opérer un changement profond qui nous fera passer d’une logique de « succès de la scolarisation » à une logique de « réussite des apprentissages tout au long de la vie ». Tel est le véritable enjeu du développement durable au Maroc.



