
Par: CHAKIB HALLAK*

Penser l’islam des origines impose de dépasser les récits apologétiques comme les certitudes dogmatiques pour l’aborder comme un fait historique, culturel et symbolique. C’est dans cette perspective que s’inscrit le travail de l’intellectuel syrien Firas Al-Sawwah, dont l’approche conjugue critique historique, philologie et anthropologie du sacré. Pour lui, toute religion est à la fois expérience spirituelle et construction humaine, façonnée par des contextes sociaux, politiques et symboliques précis.
Dans La Révélation et le Texte, Al-Sawwah invite à distinguer l’élan fondateur de la foi et les élaborations doctrinales qui se sont imposées plus tard. L’islam tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, rappelle-t-il, s’est fixé plusieurs décennies après la mort du Prophète, à une époque où la consolidation du pouvoir et la définition de l’orthodoxie étaient devenues prioritaires. Comme il le confie dans un entretien accordé à Al-Ahram Hebdo :
« Le Saint Coran est un grand texte que nous avons besoin de relire et de contempler. La version religieuse que nous adoptons aujourd’hui remonte au deuxième siècle de l’Hégire. »
Autrement dit, le texte sacré ne peut être dissocié du travail de mémoire collective qui l’a entouré, un travail traversé par des enjeux idéologiques et politiques.
Mémoire, tradition et construction de l’orthodoxie
L’une des thèses les plus discutées d’Al-Sawwah concerne la place de la tradition biographique dans la compréhension de l’islam. Selon lui, la sîra du Prophète s’est largement constituée à partir de récits tardifs, où l’histoire se mêle à la légende : « La sîra est pleine de légendes : 90 % est inventé. Si l’on veut connaître Muhammad, il faut seulement lire le Coran. »
Sans rejeter l’ensemble de la tradition, il souligne que celle-ci s’est élaborée dans un contexte de normalisation doctrinale sous les Omeyyades et les Abbassides. L’islam transmis par les premiers siècles apparaît ainsi comme un « islam orthodoxe », fruit d’un compromis entre foi, pouvoir et mémoire, plus que le reflet direct de l’expérience prophétique originelle.
La Mecque avant l’islam : un centre rituel, non une cité
Pour comprendre cette construction mémorielle, Al-Sawwah revient au contexte mecquois préislamique. Avant Muhammad, La Mecque n’était pas encore une véritable ville, mais un espace rituel structuré autour de la Kaaba. Il affirme : « La Mecque n’apparaît pas dans les récits des historiens ni sur les cartes anciennes, car elle n’existait pas environ un siècle avant la naissance du Prophète. Il n’y avait pas de population urbaine, seulement des tentes près de la Kaaba. »
Cette remarque ne remet pas en cause l’ancienneté du sanctuaire, mais souligne sa fonction première de centre religieux, comparable à Delphes dans la Grèce antique, avant sa transformation progressive en cité. La péninsule Arabique apparaît ainsi comme un espace ouvert, traversé par le judaïsme, le christianisme, le manichéisme et les traditions religieuses des royaumes arabes du Nord, loin de l’image d’un désert culturel isolé.
La Kaaba et l’intermédiation spirituelle
Dans ce paysage religieux pluriel, la Kaaba occupait une place centrale. Al-Sawwah décrit un paganisme fondé sur l’intermédiation plutôt que sur un polythéisme chaotique : « Le paganisme des Quraysh acceptait toutes les idoles et tous les autels (…) Le culte était celui d’intercesseurs représentés par statues, images et autels. »
La Kaaba n’était donc pas un simple réceptacle d’idoles, mais un lieu fédérateur, organisé par les Quraysh, où se jouaient à la fois le sacré, l’économie et la cohésion tribale.
Révélation et continuité monothéiste
C’est dans ce cadre symbolique et culturel que s’inscrit, selon Al-Sawwah, l’expérience prophétique. Pour lui, le wāḥy ne doit pas être compris comme une dictée céleste, mais comme une expérience intérieure profonde, ensuite formulée en langage humain : « La révélation n’est pas une voix audible mais une expérience intérieure, et le texte est l’expression humaine de cette expérience. »
Le Coran, bien que d’origine divine, est ainsi ancré dans un univers linguistique et symbolique précis. Cette approche permet de comprendre les divergences entre le « Muhammad du Coran » et celui de la sîra, notamment sur les récits guerriers ou certains épisodes absents du texte sacré.
Al-Sawwah inscrit par ailleurs l’islam dans la longue histoire du monothéisme proche-oriental. À l’instar du christianisme ou du zoroastrisme, l’islam apparaît comme une reformulation d’un héritage religieux ancien. Le récit abrahamique, tel que le propose le Coran, ne vise plus à fonder l’histoire d’un peuple, mais celle du monothéisme lui-même, dans une perspective résolument universaliste.
Islam, politique et liberté spirituelle
Sur le terrain politique, Al-Sawwah défend une thèse qui bouscule les lectures contemporaines de l’islam Muhammad n’aurait pas fondé un État théocratique, mais une communauté morale et politique fondée sur la justice et la coopération. La Constitution de Médine en serait l’illustration la plus claire : « Muhammad Ibn Abdullah a été le premier à séparer religion et politique. »
Dans cette perspective, le califat tel qu’il est invoqué aujourd’hui apparaît comme une construction historique. Al-Sawwah va jusqu’à affirmer que le premier État islamique au sens strict n’est apparu qu’en 1979, avec la République islamique d’Iran, qu’il décrit comme « le pire exemple de ce que peut être un État islamique ».
Si le califat a échoué comme modèle politique, cela n’a cependant pas entravé la vie spirituelle des musulmans. L’absence de clergé centralisé a permis une pluralité doctrinale exceptionnelle et une relation directe entre le croyant et le divin : « Nulle contrainte en religion. »
Cette liberté s’incarne dans l’ijtihad, l’effort personnel d’interprétation, que Al-Sawwah place au cœur de la foi islamique. Des mu‘tazilites aux soufis, la diversité des courants témoigne de cette vitalité intellectuelle.
Pratiques religieuses et modernité
C’est dans le champ des pratiques individuelles que les prises de position d’Al-Sawwah provoquent les controverses les plus virulentes. Sa lecture historico-critique du voile féminin — qu’il interprète comme une norme sociale héritée de l’époque abbasside plutôt que comme une obligation coranique — a suscité de vives réactions. Il affirme ainsi : « À l’époque, seules les femmes libres portaient le voile. (…) Cela montre qu’il s’agissait d’un marqueur social et non d’une injonction divine. »
Cette analyse s’accompagne de déclarations personnelles plus radicales, lorsqu’il ajoute : « Je n’accepte pas les demandes d’amitié émanant de femmes voilées. Le voile signifie le voile de l’esprit. »
Al-Sawwah souligne par ailleurs que le Coran ne prescrit nulle part explicitement le port du voile au sens où il est compris aujourd’hui. Les versets évoquant la pudeur et la décence s’adressent aussi bien aux hommes qu’aux femmes et relèvent d’un principe éthique général, non d’un code vestimentaire figé. Il dénonce ainsi une hiérarchisation paradoxale des priorités religieuses, où une pratique non mentionnée explicitement devient un marqueur central de la foi, tandis que des principes coraniques majeurs — justice sociale, liberté de conscience, responsabilité individuelle — sont relégués au second plan. Comme il l’écrit : « Le Coran contient des textes qui ont cessé d’être appliqués après l’époque du Prophète (…) Que dire alors d’une question qui n’est pas mentionnée dans le texte mais qui est aujourd’hui considérée comme une priorité religieuse ? »
Cette critique s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rapport au temps et à la modernité. Pour Al-Sawwah, sacraliser des normes sociales anciennes au nom de la religion revient à figer la foi dans le passé et à la rendre incompatible avec l’évolution des sociétés humaines. Il avertit : « Le progrès a ses propres lois, et la nation qui ne comprend pas ces lois est vouée à disparaître, car elle voit son avenir dans son passé. »
La prière, autre pilier de la pratique religieuse, fait également l’objet d’une relecture audacieuse. Al-Sawwah ne remet pas en cause la prière rituelle, mais en interroge le sens lorsqu’elle devient purement mécanique. Pour lui, la salat perd sa substance lorsqu’elle se réduit à une suite de gestes dénués de présence intérieure. Il affirme : « La prière mentale est plus authentique dans la relation avec le sacré. Elle peut coexister avec la prière cinétique, mais sans elle, cette dernière perd sa substance. »
Cette distinction entre prière intérieure et prière formelle s’inscrit dans une tradition spirituelle ancienne, notamment soufie, qui met l’accent sur l’intention (niyya), la conscience et la méditation. Al-Sawwah rappelle que le Coran insiste davantage sur la qualité de la relation au divin que sur la conformité extérieure au rituel. La prière devient ainsi un espace de dialogue intérieur, de responsabilité personnelle et de transformation éthique.
Ces positions ont valu à Al-Sawwah de violentes critiques, certains de ses détracteurs allant jusqu’à le qualifier d’«ISIS laïque». Une accusation qu’il rejette, estimant que le dogmatisme ne tient pas à la défense ou au rejet d’une norme, mais à l’imposition d’une lecture unique. À l’inverse, il revendique une approche fondée sur la liberté de conscience et l’effort personnel d’interprétation, fidèle selon lui à l’esprit du texte coranique.
Une foi à réinventer
Pour Al-Sawwah, il ne s’agit pas de déconstruire la foi, mais de l’affranchir de ses rigidités dogmatiques afin de la rendre compatible avec la modernité. Il voit dans le monde arabe une crise de conscience historique, née de la sacralisation d’un héritage figé face aux transformations contemporaines. À la croisée des chemins, la culture arabe est ainsi appelée soit à demeurer en marge de son époque, soit à repenser ses références à partir de la modernité.
Par ses travaux et ses prises de position, Firas Al-Sawwah propose une relecture exigeante et dérangeante de l’islam des origines, qui continue de nourrir débats et controverses bien au-delà du champ académique.
*Enseignant-chercheur à Paris



