
Par : Aziz DAOUDA

Entre la détresse du producteur, les prix élevés payés par le consommateur et les marges accumulées tout au long de la chaîne, le Maroc s’attaque à l’un des dysfonctionnements les plus sensibles de son économie. Mais la solution publique sera-t-elle nécessairement plus efficace que le marché qu’elle entend réorganiser ?
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le fonctionnement de notre économie agricole. Le Maroc est un grand pays producteur, dispose de terres parmi les plus fertiles de la région, exporte des fruits et légumes vers les marchés les plus exigeants et possède un savoir-faire reconnu. Pourtant, sur son propre marché intérieur, le consommateur fait régulièrement face à des prix élevés, tandis que le producteur ne perçoit pas toujours la rémunération que son travail devrait lui garantir.
Entre les deux, une chaîne de commercialisation parfois opaque, où se succèdent collecteurs, transporteurs, grossistes, mandataires et détaillants.
Le résultat est connu d’avance : l’agriculteur estime vendre trop bas, le consommateur estime acheter trop cher, et chacun pense que quelqu’un d’autre profite de la situation. Dès que les prix augmentent, les intermédiaires sont désignés sans nuance. Ont-ils une part de responsabilité ? Probablement. Mais dans quelle proportion ?
C’est précisément sur ce terrain que le gouvernement entend intervenir, avec le projet de création de six sociétés régionales de distribution agricole, inscrit dans le projet de loi de finances 2027.
Les six bassins concernés sont le Souss, le Tadla, le Gharb, le Loukkos, Doukkala-Abda et l’Oriental. L’objectif annoncé est de moderniser les circuits de commercialisation, renforcer le pouvoir de négociation des producteurs, réduire les coûts d’intermédiation et favoriser la concurrence entre opérateurs. Mais, avant de crier victoire ou de dénoncer une nouvelle intervention de l’État, encore faut-il examiner ce qui est réellement proposé.
L’intermédiaire n’est pas un parasite
Commençons par une précision fondamentale, celle d’admettre que l’intermédiaire n’est pas nécessairement un parasite de l’économie. Ce sont souvent eux qui régulent les quantités acheminées vers tel marché ou telle région. Il faut d’ailleurs reconnaître que les Marocains n’ont jamais connu de pénuries durables et que les marchés restent, dans l’ensemble, bien achalandés en produits frais.
Un commerçant qui achète une production agricole, la transporte, la trie, la stocke, assume le risque de détérioration, la distribue et la met à la disposition du détaillant exerce une véritable activité économique. Il rend un service et doit en tirer une rémunération. Il serait donc absurde de vouloir supprimer les intermédiaires comme on supprimerait une anomalie.
En revanche, il est légitime de s’interroger sur les situations où leur multiplication, leur concentration ou leur position dominante leur permettent de capter une part excessive de la valeur ajoutée. Il faut distinguer la marge qui rémunère un service réel de celle qui résulte d’un manque de concurrence, d’une position privilégiée ou de l’absence d’alternatives pour le producteur. C’est là que se trouve le véritable problème, lorsqu’il y en a.
Un agriculteur qui récolte des tomates ou des pommes de terre ne dispose pas toujours des moyens de stockage, de transport, de conditionnement ou de commercialisation lui permettant d’accéder directement à plusieurs acheteurs. Parce que sa production est périssable, il est parfois contraint de vendre rapidement. Parfois, il n’assure même pas lui-même la récolte et vend sur pied. Son pouvoir de négociation peut être alors limité.
A l’autre extrémité, le consommateur ignore généralement le prix payé à la sortie de l’exploitation, tout comme les coûts réellement supportés par les différents opérateurs. Entre les deux, une zone d’opacité s’installe, qui ne favorise ni la transparence ni la confiance. C’est cette zone que la réforme devrait chercher à réduire.
Ce que prévoit le projet
Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture superficielle, les six sociétés ne sont pas censées devenir des centrales publiques disposant d’un monopole sur l’achat et la revente des produits agricoles. Leur vocation annoncée est essentiellement logistique et commerciale.
Elles devraient notamment permettre :
* le regroupement des productions des agriculteurs et des coopératives ;
* le tri, le conditionnement et la préparation des marchandises ;
* le stockage et la réfrigération ;
* l’organisation du transport ;
* la commercialisation par ventes aux enchères ou par contrats avec différents acheteurs.
Le principe est de donner au producteur plusieurs possibilités de commercialisation, au lieu de le laisser dépendre d’un seul circuit. C’est une différence importante.
Mais plusieurs questions restent posées. Quel sera le statut juridique de ces sociétés ? Quel sera leur capital ? Qui les dirigera ? Comment seront fixés leurs tarifs ? Quelle place sera réservée aux opérateurs privés ? Et surtout, comment garantir qu’elles ne deviendront pas progressivement des passages obligés pour accéder au marché ?
Le gouvernement annonce un cahier des charges unifié, un audit annuel et la transparence des prix et des redevances. Mais fruits et légumes se consomment tous les jours : ces garanties, nécessaires, ne vaudront que par leur application concrète. Il ne faudrait pas que le producteur, après avoir négocié avec plusieurs intermédiaires privés, se retrouve face à une administration supplémentaire.
Le Maroc n’a pas besoin d’un intermédiaire de plus. Il a besoin d’une chaîne de distribution plus efficace et moins coûteuse.
Des expériences étrangères instructives
Plusieurs pays ont expérimenté des dispositifs intéressants pour organiser la commercialisation agricole.
Au Brésil, les plateformes CEASA regroupent producteurs, grossistes et acheteurs dans de grands centres de commercialisation. Elles facilitent la rencontre entre l’offre et la demande, améliorent la logistique et favorisent la circulation des produits. Toutefois, la taille des exploitations, leur niveau technique et les volumes produits n’ont rien à voir avec la majorité de celles du Maroc.
En Inde, la plateforme électronique e-NAM met en relation les marchés agricoles et les acheteurs grâce à des outils numériques. Son ambition est d’élargir les débouchés des producteurs et de rendre les transactions plus transparentes.
En Espagne, les marchés centraux de commercialisation, notamment le réseau Mercasa et ses marchés de gros, illustrent l’intérêt d’infrastructures modernes associant opérateurs publics et privés, logistique et commercialisation.
Ces expériences diffèrent, mais partagent un même principe, celui d’organiser le marché, d’améliorer les infrastructures et de faciliter la confrontation entre plusieurs acheteurs et vendeurs. Elles ne reposent pas sur l’idée que l’État serait un meilleur commerçant que le secteur privé. C’est précisément la leçon que le Maroc devrait retenir, en tenant compte des habitudes d’approvisionnement et de consommation des Marocains.
La véritable question est simplement comment la ménagère pourra-t-elle acheter sa « takhlita » du vendredi pour son couscous sans avoir à se plaindre de son prix ?
Le risque bureaucratique
Il ne s’agit pas de remplacer le marché par l’administration, mais de créer les conditions d’un marché mieux organisé, plus transparent et plus concurrentiel. Le danger à affronter est celui de la bureaucratie commerciale. Certains pays proches en souffrent beaucoup. C’est un risque qu’il serait dangereux de sous-estimer.
Une société publique n’est pas automatiquement performante ; le Maroc en sait quelque chose. Il suffit d’observer la rentabilité des nombreuses entreprises publiques déjà existantes. Elles peuvent accumuler des charges salariales élevées, des frais de gestion gonflés, des dépenses de fonctionnement excessives, des coûts administratifs exorbitants, un manque de compétences ou de volontarisme, voire des comportements malhonnêtes, dont le coût finit par être répercuté sur le consommateur.
Si les six sociétés doivent construire des infrastructures, recruter du personnel, gérer des entrepôts, assurer le transport et commercialiser les produits, elles devront démontrer qu’elles peuvent le faire à des coûts compétitifs. Sinon, nous aurons simplement remplacé une partie des marges privées par des frais de fonctionnement publics. Ce serait un bien mauvais calcul.
Il faudra aussi éviter que ces sociétés bénéficient d’avantages qui écraseraient les opérateurs privés concurrents. La concurrence ne peut être un objectif lorsqu’elle arrange l’État et une option lorsqu’elle concerne ses propres entreprises.
Une réforme plus large
La création des six sociétés régionales ne constitue qu’une partie d’une réforme plus vaste. Le projet prévoit également un nouveau cadre législatif pour les marchés de gros, une révision du régime des mandataires et une clarification des responsabilités entre l’État, les collectivités territoriales et les opérateurs.
Il prévoit notamment de dissocier la fiscalité locale de l’obligation de passage physique des marchandises par les marchés de gros. C’est un élément important. Il faut éviter que des contraintes administratives ou fiscales obligent artificiellement les produits à suivre des circuits qui ne correspondent plus aux réalités commerciales.
La modernisation des infrastructures doit également se poursuivre. Le complexe régional de commercialisation de Rabat-Salé-Skhirat-Témara, associé à une enveloppe annoncée d’un milliard de dirhams, doit contribuer à cette transformation. L’ambition est de constituer progressivement un réseau national de douze complexes régionaux.
Mais les infrastructures ne suffisent pas. Un marché moderne, doté de chambres froides et de quais de chargement, ne garantit pas automatiquement des prix compétitifs. Il faut aussi une gestion professionnelle, des règles claires, une concurrence effective et une circulation fluide de l’information. La transparence reste le véritable instrument de lutte contre la spéculation.
L’information, clé de la régulation
Une autre dimension mérite une attention particulière : le projet de système national d’information sur les marchés alimentaires. Le gouvernement prévoit de suivre sept catégories de produits prioritaires, à savoir céréales, pommes de terre, oignons, tomates, viandes rouges, sardine et huile d’olive. Ce sont de bons indices mais ce n’est pas suffisant.
L’idée est de disposer d’informations sur les prix à la production, de gros et de détail, ainsi que sur les stocks et les flux d’approvisionnement. C’est probablement l’un des éléments les plus structurants du projet.
Car comment lutter contre une hausse injustifiée des prix si l’on ne connaît pas précisément le prix auquel le produit a été acheté, les frais de son ramassage et de son transport, les coûts de stockage et les différentes marges appliquées ? Comment distinguer une hausse liée à une mauvaise récolte, à la sécheresse ou au renchérissement du transport, comme c’est le cas actuellement, d’une hausse résultant d’une pratique anticoncurrentielle ?
Il faut sortir des accusations générales et disposer de données vérifiables. La numérisation des transactions, la facturation, la traçabilité et le suivi des stocks peuvent aider à identifier les anomalies. Le Conseil de la concurrence doit également pouvoir intervenir lorsque des pratiques anticoncurrentielles sont établies.
Mais la prudence s’impose car une marge élevée n’est pas automatiquement la preuve d’une spéculation. Il faut analyser les coûts, les risques, les volumes et les conditions réelles du marché. La transparence doit servir à comprendre et à réguler, non à administrer arbitrairement les prix. Le producteur, lui, doit enfin pouvoir choisir son acheteur.
Renforcer les petits producteurs
Il existe une dimension sociale et économique que cette réforme ne devrait pas négliger, celle du pouvoir de négociation des petits agriculteurs. Le Maroc compte de nombreuses exploitations familiales et de petites structures qui ne disposent pas, individuellement, des moyens nécessaires pour accéder aux grands circuits commerciaux.
Le regroupement des productions à travers les coopératives, les organisations de producteurs et les plateformes régionales pourrait leur permettre de négocier de meilleures conditions. Il faut toutefois garder à l’esprit que beaucoup continueront de recourir au ramassage par des tiers, faute de main-d’œuvre et de moyens de transport.
Cette démarche suppose aussi de développer les contrats directs entre producteurs et les grands acheteurs que sont les grandes surfaces, les distributeurs, les restaurants collectifs, les transformateurs et les opérateurs de restauration. Un agriculteur qui connaît à l’avance les volumes qu’il pourra écouler, les critères de qualité exigés et les délais de paiement dispose d’une meilleure visibilité économique. Cela peut réduire les pertes après récolte et faciliter l’investissement.
Il faut cependant veiller à ce que ces contrats ne deviennent pas un nouvel instrument de dépendance, cette fois vis-à-vis de quelques grands acheteurs. C’est le cas en France par exemple où les agriculteurs ne font que se plaindre des contraintes de prix imposées par la grande distribution. L’objectif doit rester la diversification des débouchés, non le remplacement d’une concentration par une autre.
Les prix baisseront-ils ?
Finalement, il faudra revenir à la question qui intéresse chaque famille marocaine ; les prix vont-ils réellement baisser ?
On peut améliorer les conditions de commercialisation du producteur sans que le consommateur en ressente les effets. Les économies réalisées dans le transport, le stockage ou la distribution peuvent être absorbées par les différents opérateurs si la concurrence ne fonctionne pas correctement. Il faudra donc mesurer les résultats jusqu’au dernier maillon de la chaîne.
Si le producteur vend plus cher et que le consommateur continue de payer le même prix, la réforme n’aura résolu qu’une partie du problème. Si le consommateur paie moins cher mais que l’agriculteur vend à perte ou sans réelles marges, elle aura simplement déplacé les difficultés.
La réussite suppose une meilleure répartition de la valeur ajoutée entre ceux qui produisent, ceux qui commercialisent et ceux qui consomment. C’est un équilibre économique, pas une bataille entre catégories professionnelles. L’État doit organiser le marché, pas nécessairement le remplacer.
Au fond, cette réforme pose une question plus large sur le rôle de l’État dans l’économie marocaine. Faut-il laisser les circuits de distribution fonctionner seuls, au risque de voir certaines imperfections du marché se prolonger ? Ou faut-il intervenir directement dans la commercialisation, au risque de créer des structures coûteuses et bureaucratiques ?
La réponse ne réside ni dans le laisser-faire absolu ni dans la multiplication des entreprises publiques. Elle réside dans la capacité de l’État à créer des infrastructures performantes, à garantir la transparence, à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles et à donner aux producteurs les moyens de négocier librement.
Les six sociétés régionales peuvent devenir des instruments utiles si elles apportent des services que le marché ne fournit pas suffisamment, si elles sont gérées avec rigueur et si elles restent ouvertes à tous les opérateurs. Elles peuvent aussi devenir une charge supplémentaire si leur fonctionnement se transforme en exercice administratif, si leurs coûts dépassent les bénéfices économiques générés ou si elles finissent par évincer les acteurs privés.
Le Maroc doit donc se garder de confondre présence publique et efficacité économique. Il ne suffit pas de créer des sociétés pour régler les problèmes d’un secteur. Il faut leur fixer des missions précises, des obligations de résultat et des mécanismes de contrôle indépendants.
La véritable réussite de cette réforme ne sera pas d’avoir créé six sociétés régionales, ni même douze marchés de gros modernes. Elle sera d’avoir permis à l’agriculteur de mieux vendre sa production, au commerçant de travailler dans un environnement concurrentiel et au consommateur d’acheter à un prix raisonnable. C’est à cette triple exigence que devra être jugée la réforme.
Et surtout, il faudra résister à une tentation bien connue, celle de croire qu’un problème de marché se résout nécessairement par la création d’une nouvelle structure publique. Parfois, ce dont le marché a besoin, ce n’est pas d’un nouvel opérateur, mais de règles claires, d’infrastructures efficaces, d’informations fiables, d’une concurrence qui fonctionne réellement et d’un peu d’honnêteté.


