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Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Rabat ou le rêve d’un jardin pour les trois prières

Par : Aziz DAOUDA 

Je roulais le long de la côte de Rabat, du côté du quartier de l’Océan, lorsque je me suis retrouvé plongé dans un souvenir de plus en plus lointain : celui de cette partie de la ville où vivaient naguère, côte à côte, sur les mêmes paliers d’immeubles, des Marocains, des Portugais, des Italiens, des Espagnols et même quelques Grecs et Russes.

Le quartier connaît aujourd’hui une restructuration profonde. Des bâtiments ont été démolis ; d’autres sont en passe de l’être. Une belle petite mosquée a été épargnée et se retrouve isolée, attendant ses nouveaux voisins, le regard tourné vers l’océan. Elle exprime l’espoir.

Envahi par une certaine nostalgie, par la tonalité émotionnelle de ce que j’ai connu enfant, et me rappelant quelques amis qui habitaient là, je me suis retrouvé transporté dans un rêve intense, à la fois lucide et créatif ; le rêve d’un lieu à Rabat, capitale du Royaume chérifien, tournée vers l’Atlantique, autour de cette belle petite mosquée.

Un grand parc ouvert sur la mer, portant le nom de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, où une mosquée, une église et une synagogue se feraient face, non pas comme trois territoires séparés, mais comme trois voix d’une même aspiration humaine, celle de l’homme qui cherche et rencontre Dieu en trois lieux différents, unis par une architecture profondément marocaine.

Ce ne serait pas un projet destiné à placer les religions sur un pied d’égalité institutionnelle. Le Maroc est constitutionnellement un État musulman. L’article 3 de la Constitution de 2011 dispose que « l’Islam est la religion de l’État, qui garantit à tous le libre exercice des cultes ». Cette formule n’est pas une concession arrachée à l’identité nationale ; elle en est l’une des expressions les plus hautes. Le même texte fait du Roi, Amir Al Mouminine, le « Garant du libre exercice des cultes ». Autrement dit, la protection du croyant autre n’est pas une tolérance de circonstance, mais une fonction royale, une responsabilité de la Commanderie des croyants.

Il faudrait rappeler, contre les caricatures contemporaines, ce qu’est véritablement le Maroc au plan religieux. Ce n’est pas un pays qui aurait découvert le dialogue interreligieux sous la pression des circonstances. C’est une terre où l’islam s’est enraciné dans une histoire juive plus que bimillénaire ; où les communautés juives ont longtemps vécu au contact de la majorité musulmane ; où les mémoires chrétiennes, andalouses, africaines et méditerranéennes se sont entrelacées.

La Constitution elle-même relie cette prééminence de l’islam à « l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde ». Voilà la clé. Au Maroc, la foi n’est pas conçue comme une muraille. Elle est conçue comme une demeure assez solide pour accueillir l’autre sans se dissoudre en lui.

De grands écrivains marocains l’ont souvent dit mieux que les discours officiels. Edmond Amran El Maleh a fait de la mémoire judéo- marocaine l’un des fils conducteurs de son œuvre, défendant la tolérance, la paix et une cohabitation millénaire entre juifs et musulmans. Tahar Ben Jelloun, dans sa lettre à El Maleh, a salué cette fidélité à une marocanité plurielle, où l’appartenance à l’islam n’exige jamais l’effacement de l’autre mémoire. Et des romanciers comme Mohammed El Mokhtar Chraiki continuent de raconter cette proximité vécue avec les mellahs, les synagogues, les fêtes partagées, les voisins unis par la langue, la rue et la tendresse.

Ce rêve n’est pas né du néant. Il porte en lui des souvenirs très concrets. Au Collège des Orangers, à Rabat, que j’ai eu le privilège de fréquenter jusqu’à la fin des années 1960, des élèves juifs, chrétiens et musulmans partageaient les mêmes classes, les mêmes cours, les mêmes rires, les mêmes rêves et les mêmes passions. Parmi eux, mon ami Lazare Benaccoun, Juif marocain et grand champion d’athlétisme. Il courait sous les mêmes couleurs que ses camarades musulmans, au Stade Marocain. Loulou faisait partie du relais 4 × 100 mètres national qui a remporté une médaille aux Jeux méditerranéens de Naples, en 1963, sans que personne songe à dresser la moindre frontière entre les quatre athlètes. Dans mon club d’athlétisme et de handball, l’Olympique Marocain 1919, le quotidien était fait de cette richissime pluralité où se côtoyaient tant d’origines. Au water-polo, l’entraîneur Iniatiev était d’origine russe orthodoxe, et les joueurs étaient juifs, chrétiens et musulmans. C’était le surveillant général du Collège des Orangers…

Dans les couloirs du collège comme sur les terrains de sport, la différence de religion n’était pas un mur. Elle était simplement une part de la richesse commune. Ce vécu fait de proximité, de respect et d’amitié est peut-être la plus belle preuve que le Maroc n’a pas à inventer sa vocation de terre de coexistence. Il lui suffit de s’en souvenir et de lui donner, un jour, la forme d’un jardin face à l’Atlantique.

Aujourd’hui encore, les églises de Rabat retrouvent la vie grâce à la présence de plus en plus nombreuse de ressortissants africains chrétiens, de toutes obédiences. Les synagogues, elles aussi, se réveillent, fréquemment visitées par de nombreux Juifs marocains qui, nostalgiques, reviennent sur les traces de leurs ancêtres et retrouvent leurs racines.

Ce n’est donc pas un rêve importé. C’est un rêve ramené à la maison.

Le lieu pourrait accueillir un espace consacré à l’histoire des trois traditions monothéistes, un centre de dialogue interreligieux, une bibliothèque, des expositions, des conférences et des rencontres entre jeunes. Mais l’essentiel serait architectural. Les trois édifices se dresseraient côte à côte, sans mur séparant les croyants.

A quelques mètres les uns des autres, le muezzin, les cloches et la prière juive ne seraient plus présentés comme des signes de confrontation, mais comme les expressions différentes d’une même quête. Le parc dirait alors quelque chose de simple et de puissant. Il dirait que nous sommes différents, nous le savons, mais nous avons choisi de vivre ensemble et que c’est possible partout sur cette terre.

Rabat, ville lumière, capitale ouverte sur l’Atlantique et sur le monde, serait le cadre idéal. On y recevrait des responsables religieux venus du monde entier ; des enfants marocains y apprendraient que connaître l’autre ne signifie pas renoncer à soi-même ; des visiteurs étrangers y découvriraient une réalité trop souvent oubliée, celle d’un Maroc qui n’a pas besoin de renier son identité musulmane pour être un pays de dialogue. Il peut en devenir le berceau éternel.

Cette vision n’est pas étrangère au discours royal. Sa Majesté le Roi Mohammed VI a rappelé que la coexistence entre musulmans et juifs constitue un élément du patrimoine de la civilisation marocaine, et que mosquées, synagogues et églises se côtoient depuis longtemps dans de nombreuses villes du Royaume. Cette continuité, des sultans protecteurs des communautés juives à l’action contemporaine en faveur de la mémoire et du patrimoine juifs, donne au projet sa légitimité profonde.

Alors, pourquoi ne pas donner à cette réalité une forme monumentale ?

Un parc face à l’océan.
Une mosquée.
Une synagogue.
Une église.

Et, entre les trois, un même jardin. Le jardin de l’espoir d’une humanité et d’un humanisme enfin retrouvés.

Un jardin portant le nom de Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui, en sa qualité d’Amir Al Mouminine, incarne précisément cette conception marocaine de l’islam. La foi est pleinement assumée, mais elle fait de la protection des autres croyants et du dialogue entre les religions une responsabilité souveraine.

Ce serait peut-être l’un des plus beaux messages que Rabat pourrait adresser au monde.
Non pas : nous sommes tous pareils. Mais plutôt : nous sommes différents, nous le savons, et nous avons choisi de vivre ensemble.

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