
Par : Aziz DAOUDA

Il y a quelque chose d’assez révélateur dans le spectacle offert par le parti Vox au Congrès espagnol. Un spectacle qui aurait pu avoir pour titre : Vox, ou l’art de faire de la politique étrangère avec des slogans.
Sous la houlette de Santiago Abascal, le parti pensait pouvoir obtenir du Parlement espagnol une déclaration solennelle réaffirmant la « pleine et indiscutable » souveraineté espagnole sur Sebta, Melilia, les îles Chafarinas, le rocher de Vélez de la Gomera, l’îlot de Persil ainsi que les îles et rochers d’Al-Hoceima. Il voulait également que Madrid exige de Rabat une reconnaissance publique et sans ambiguïté de cette souveraineté et prévoyait, en cas de refus, toute une série de mesures diplomatiques, pour ne pas dire de mesures de contorsion.
Sur le papier, le ton est martial. Dans la réalité parlementaire, le résultat est beaucoup plus prosaïque. La proposition a été rejetée. Vox s’est retrouvé seul à la défendre, tandis que le Parti populaire (PP) s’est sagement abstenu.
N’est-ce pas là que commence le problème politique de Vox ? Lorsqu’un parti prétend donner une leçon de fermeté à un État étranger, mais qu’il n’est même pas capable de réunir autour de lui une majorité parlementaire sur une question qu’il présente comme existentielle, il y a un décalage manifeste entre la posture et l’efficacité.
Le problème n’est évidemment pas que ce parti d’extrême droite défende la souveraineté espagnole sur Sebta et Melilia. Il s’agit d’une position politique parfaitement identifiable, que d’autres formations espagnoles défendent également. Le problème réside dans la manière dont Vox transforme une question complexe de politique étrangère en démonstration de virilité politique.
La proposition ne s’arrêtait pas à une affirmation de principe. Elle demandait que le gouvernement espagnol obtienne de Rabat une déclaration publique et explicite, convoque l’ambassadrice marocaine et envisage des mesures diplomatiques si les revendications marocaines de souveraineté sur ces reliques du colonialisme, se poursuivaient. Autrement dit, Vox prétendait envoyer, disait-il, un message fort à Rabat.
Ironie du sort, le premier message reçu est venu de Madrid, du congrès même. Malheureusement pour Vox, ce n’était pas celui auquel le parti s’attendait, compte tenu du contexte et de ce qu’il pensait être un rapprochement solide avec le Parti populaire. Vox voulait mettre le Maroc face à ses responsabilités, selon ses propres termes. Il a finalement dû constater que, dans une démocratie parlementaire, la politique étrangère ne se décrète pas à coups de slogans.
À ses dépens, il a appris qu’en diplomatie, il faut convaincre, négocier, construire des majorités et, surtout, mesurer en conscience les conséquences diplomatiques, économiques, sécuritaires et migratoires d’une décision.
Aveuglé par une supposée adhésion populaire et par le sentiment d’avoir gagné du terrain en vue des prochaines élections, Vox n’a pas compris que les forces politiques du pays, même dans des situations tendues, ne dérogent pas à un principe essentiel : celui d’une coopération étroite, à défaut d’une entente parfaite, avec le Royaume du Maroc.
Vox savait qu’une proposition non contraignante au Congrès ne modifie pas, à elle seule, les rapports entre deux États. Le texte présenté au Parlement était une proposición no de ley. Même adoptée, cette initiative aurait principalement constitué une prise de position politique du Parlement, sans modifier directement le cadre juridique existant. C’est le seuil minimal de l’action politique et, pourtant, Vox a été le seul parti à la soutenir. Les autres formations politiques n’ont pas voulu prendre le risque d’endommager gravement les relations avec le Maroc.
Vox a manifestement manqué d’intelligence et de maturité politiques. Faire de la politique étrangère, ce n’est pas tenir un meeting avec une frontière en arrière-plan et des enceintes acoustiques sur les bords d’une estrade.
Le populisme politique fonctionne particulièrement bien avec les questions qui permettent de fabriquer une opposition simple. Il se nourrit et prospère sur le schéma du « nous contre eux », de la nation contre l’étranger, des patriotes contre les « faibles », de la fermeté contre la capitulation.
Ce schéma est politiquement rentable parce qu’il simplifie une réalité qui, elle, ne l’est pas. Vox a simplement oublié que la relation entre l’Espagne et le Maroc ne se résume pas à Sebta et Melilia. La relation entre Madrid et Rabat touche à la coopération migratoire, à la sécurité, au commerce, aux frontières et à de nombreux intérêts bilatéraux. Le débat parlementaire espagnol montre d’ailleurs que plusieurs formations peuvent partager l’affirmation de la souveraineté espagnole sur les présides au nord du Maroc, tout en divergeant profondément sur la méthode diplomatique à adopter. Vox ne devait pas ignorer que, dans l’hémicycle, bon nombre de députés sont prêts à se débarrasser de ce caillou qu’ils ont dans la chaussure.
Le parti d’extrême droite confond la fermeté avec le volume sonore, comme si parler plus fort rendait automatiquement une politique plus efficace ; comme si provoquer une crise diplomatique constituait, en soi, une stratégie ; comme si exiger publiquement la capitulation de l’autre partie suffisait à l’obtenir. C’est de l’amateurisme politique pur et dur.
Le plus intéressant dans cette affaire est peut-être l’attitude du Parti populaire. Il ne s’est pas rangé derrière le texte de Vox. Il s’est abstenu et avait proposé de modifier la réponse diplomatique envisagée, notamment afin de permettre une réaction graduée face au Maroc. Droit dans ses bottes, Vox n’a pas accepté cette modification.
La séquence est révélatrice. Elle montre qu’entre « ne rien faire » et « brandir immédiatement l’arme diplomatique maximale », il existe quelque chose qui s’appelle la politique. C’est-à-dire la capacité à hiérarchiser les objectifs, à choisir les instruments et à conserver des marges de manœuvre. Vox, lui, semble préférer l’inverse. Il pensait pouvoir annoncer d’abord la confrontation, puis demander au réel de s’adapter au slogan.
L’ironie est presque parfaite dans cette histoire. Vox voulait obtenir une reconnaissance solennelle du Maroc. Mais, pour cela, il lui fallait d’abord convaincre le Parlement espagnol. Celui-ci lui a répondu non, comme un seul homme.
Le parti qui voulait donner une leçon de souveraineté à Rabat vient donc de recevoir une petite leçon de politique parlementaire à Madrid. Finalement, ce n’est pas le Maroc qui a été placé au pied du mur. C’est Vox qui s’est retrouvé face à la réalité de sa propre stratégie.
La politique étrangère n’est pas un concours de déclarations martiales ni de vacarme dans les rues. Elle exige de la stratégie, des alliances, un rapport de force et, surtout, de la maîtrise, de la diplomatie, ainsi qu’une capacité à obtenir des résultats. Sinon, il ne reste que la posture. Lorsque celle-ci devient un programme, le populisme n’est plus seulement une manière de parler au peuple. Il devient une manière de faire de la politique à grands coups de slogans. L’issue est connue : beaucoup de bruit… et très peu de résultats.
Cette séquence intervient dans un climat tendu entre Madrid et Rabat. Jusque-là la classe politique marocaine était alors occupée à convaincre les Marocains d’aller voter. Les élections ont placé le PAM (le Parti de l’authenticité et de la modernité) en tête, ouvrant une nouvelle configuration politique à Rabat, sans que cela se traduise et puisse se traduire, par un changement de cap sur Sebta et Melilia. Sur cette question, les Marocains sont unanimes, contrairement aux Espagnols.
Plus globalement, le rejet de la motion de Vox au Congrès s’inscrit dans une série d’échecs similaires pour le parti. Aux Canaries, une initiative comparable n’a recueilli que trois voix. Au niveau européen, si une résolution a qualifié l’instrumentalisation migratoire de « guerre hybride », elle n’a pas attribué de responsabilité directe au Maroc, ménageant ainsi les canaux diplomatiques.


