
Par : Hedi KENDIRE
Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, le président algérien n’évoque presque jamais le Maroc sans convoquer le droit, les peuples et les principes. Sous ce lexique de la vertu se loge une hostilité fondatrice de la doctrine algérienne, que la grammaire de ses discours trahit plus sûrement que leurs proclamations.
La parole d’Abdelmadjid Tebboune ne se comprend qu’à la lumière de Houari Boumediene. Le colonel tenait pour naturel que l’Algérie, forte du prix payé pour son indépendance, de l’immensité de son territoire spolié en partie au Maroc par les Français et de ses ressources, s’impose comme la puissance régionale par excellence, celle par laquelle tout dossier maghrébin devait transiter. Dans cette vision, la région n’admet qu’un centre de gravité, et chaque succès de Rabat s’inscrit au passif d’Alger. La guerre des Sables a ouvert ce jeu à somme nulle ; la rhétorique présidentielle en a hérité l’arithmétique.
Cette conviction affleure jusque dans la syntaxe. Interrogé par Le Point en juin 2021 sur l’éventualité d’une attaque marocaine, Tebboune l’écarte d’une incise : « les rapports de force étant ce qu’ils sont ». La supériorité se dispense d’être proclamée, elle est posée comme un fait de nature. Devant Al Jazeera, l’Algérie « porte le flambeau de la Palestine, du Sahara occidental et des peuples opprimés », et le flambeau désigne celui qui marche en tête et règle le pas de la colonne. Le cadre maghrébin à trois, lancé en 2024 avec la Tunisie et la Libye, achève le tableau : un Maghreb amputé du Maroc n’a plus qu’un pivot, et ce pivot siège à Alger.
Du principe au dogme
Le vocabulaire que Tebboune consacre au Sahara marocain frappe par sa fixité. Dès l’investiture, la question relève de la « liquidation du colonialisme » – ces propos incarnaient un agenouillement verbal en guise d’allégeance à ses maîtres les militaires- ; la position algérienne est ensuite déclarée « imprescriptible et immuable ». Empruntés l’un à l’histoire, l’autre au droit, ces syntagmes soustraient l’objet au temps de la négociation : l’imprescriptible ne se marchande pas. Le Président franchit un degré supplémentaire lorsqu’il désigne lui-même le soutien au « polisario » comme le « dogme de l’Algérie », tandis que la revue de l’armée, El Djeich, parle de cause sacrée. Le droit s’est mué en foi. Or une foi suppose des gardiens et des profanateurs, et le Maroc, sans même être nommé, se voit assigner le rôle de l’hérétique.
La figure du peuple complète ce dispositif populiste. « Comment peut-on penser offrir à un monarque un territoire entier ? », demande Tebboune à propos de la reconnaissance américaine. L’interrogation oratoire dispense de démontrer ; elle dresse face à face une population pure et un souverain gratifié de terres, et le lexique du don ravale un acte diplomatique au rang de faveur de cour. L’orateur, lui, s’attribue la place morale : « le rôle honorable revient à l’Algérie ». Jusque dans la formule lancée aux généraux en octobre 2025, « nous ne serons pas plus sahraouis que les Sahraouis eux-mêmes », la litote de modestie trahit la tutelle, puisque promettre de ne jamais excéder la volonté d’un peuple revient à s’en instituer l’interprète.
Ce lexique obéit à une répartition rigoureuse. Abstrait lorsqu’il parle de l’Algérie (justice, légalité, peuples, décolonisation), il devient soudain concret dès qu’il touche au Maroc : agresseur, visées expansionnistes, manœuvres à la frontière, drogue déversée par un voisin que l’on se garde de nommer. L’innocence loge dans les idées, la faute dans les faits ; c’est le ressort premier de cette taqiya stylistique, qui laisse souvent les faits intacts et drape l’intention dans l’habit de la vertu.
Une grammaire de la dissimulation
Le premier procédé est une amputation déguisée en courtoisie. La rupture, précise Tebboune au Point, est si ancienne qu’elle s’est banalisée, « et je parle de la monarchie, pas du peuple marocain, que nous estimons ». L’incise sépare une nation de l’institution qui en incarne la continuité depuis des siècles : contresens historique pour qui connaît le Maroc, elle offre à l’auditoire algérien la permission d’une hostilité sans remords. Les éloges ponctuels, à la sélection marocaine du Mondial ou aux Marocains établis en Algérie, servent la même économie et fournissent son alibi à l’animosité envers l’État.
Le deuxième procédé installe l’Algérie dans une perpétuelle riposte. Le Maroc a été « toujours l’agresseur » ; en 2023, la position algérienne « était une réaction » ; en 2025, la relation devient « presque un jeu d’échecs » où Alger serait contraint de parer des coups. La métaphore est habile, car aux échecs chaque coup se justifie par le précédent, et la chaîne remonte ici jusqu’à « une accumulation de problèmes depuis 1963 », où la décision de 2021 se dissout dans six décennies de griefs. L’aboutissement est un oxymore resté célèbre : « Nous avons rompu avec le Maroc pour ne pas faire la guerre. » La rupture unilatérale se travestit en geste de paix, et le conflit, présenté comme conjuré, demeure suspendu au-dessus de la phrase.
Le troisième procédé tient dans un chiasme : « Nous n’avons pas de problème avec le Maroc, c’est le Maroc qui a un problème avec nous. » La symétrie grammaticale a l’autorité d’une sentence et rend évidente une attribution de faute qui n’est jamais argumentée.
Le quatrième relève de la prétérition. Tel voisin accusé en 2021 de déstabiliser l’Algérie par un déluge de fausses nouvelles, tel pays du Golfe dont, en 2025, le Président refuse de citer le nom : chacun entend la cible, et l’orateur garde le bénéfice d’une accusation qu’il pourra toujours désavouer.
Le cinquième, plus retors, fait parler un mort contre un vivant. Tebboune rappelle que Hassan II tenait le Sahara pour une affaire relevant de l’ONU, puis regrette que Mohammed VI n’ait pas suivi un père qui, selon lui, voulait régler le problème. L’autorité du défunt roi est convoquée pour délégitimer son fils, et la polyphonie tente d’ouvrir dans la continuité dynastique une fissure que l’histoire marocaine ignore.
Trois auditoires, un même dogme
La dissimulation se mesure enfin à l’écart des registres selon le public. Devant la presse française, la phrase se polit : peuple frère, bon voisinage, légalité internationale, et l’accusation d’expansionnisme se présente comme le regret d’un voisinage trahi. Dans les entrevues de la télévision algérienne, la dérision prend le relais ; en octobre 2026, le gazoduc Nigeria-Maroc, prélevé de pays en pays, se résume à une question goguenarde : « Que restera-t-il à l’arrivée ? Du vent ! » Devant l’armée, la langue se durcit. En octobre 2021, quiconque s’en prendrait à l’Algérie était promis à regretter le jour de sa naissance ; dans sa version arabe, c’est la trivialité primaire (يندم على النهار لي ولداتو مو!). Le 9 octobre 2025, au ministère de la Défense, Tebboune lance que ceux qui veulent menacer ou insulter peuvent bien le faire, et que de son vivant aucune solution ne sera imposée aux Sahraouis. Ce serment appartient au répertoire épique : le Président y engage sa propre existence comme caution du dogme.
Cette géographie de la parole dit sa fonction. Au lendemain du Hirak, qui avait ébranlé le rôle politique des militaires, l’hostilité envers Rabat justifie publiquement une armée forte, et la diplomatie devient un instrument de légitimation intérieure. Le Maroc y tient l’emploi de l’ennemi stratégique ou classique et qui donne sens à l’uniforme.
Le reflux
Depuis l’automne 2025, la marée se retire. Le 26 septembre, pour la première fois, l’entrevue périodique passe sous silence le Maroc et le Sahara. Le 31 octobre, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797, qui place l’autonomie au centre des négociations et compte l’Algérie parmi les parties ; Alger ne prend pas part au vote. Le 30 décembre, devant le Parlement, Tebboune se réclame du seul droit international sans mentionner le texte. Au printemps 2026, il se borne à constater qu’une résolution existe et suit son cours, avant de bifurquer vers la Palestine. Le 3 octobre, il présente le Maroc et le « polisario » comme les interlocuteurs du conflit, l’Algérie et la Mauritanie comme de simples observateurs.
Ce glissement vers la Palestine est un transfert de sacralité : la cause qui ne peut plus se porter en son nom propre s’abrite sous une cause plus vaste, que nul ne contestera. Le dogme, lui, n’est pas abjuré ; il se tait et attend un autre auditoire. Il faudra donc guetter, dans les discours à venir, les endroits où la parole se dérobe, car c’est dans les silences d’une rhétorique sacralisée que se trahit la conscience d’un temple déserté.



