
Par : Hedi KENDIRE
Le régime algérien perd la boule. Dimanche 11 octobre, sa Direction générale de la sûreté nationale annonçait avoir démantelé un « réseau criminel international marocain » : soixante et un Marocains arrêtés à Oran, dont un ancien militaire, qui s’apprêtaient, dit-on, à commettre des « actes de sabotage ». Quels actes ? Contre quoi ? Avec quoi ? Le communiqué ne le dit pas. Il n’en a pas besoin. Il ne s’adresse pas à la raison, il s’adresse à la peur.
Le scénario mérite qu’on le relise lentement. Soixante et un hommes prennent l’avion pour Tunis. Ils franchissent à pied les maquis d’El Kala, à l’extrême est du pays. Puis ils traversent toute l’Algérie, près d’un millier de kilomètres de routes, de barrages et de contrôles, pour rejoindre Oran, aux portes du Maroc, derrière une frontière que l’Algérie elle-même a rendue étanche à qui voudrait réellement la franchir. Des saboteurs qui font le tour du pays pour atteindre une ville qu’ils avaient à portée de main. Soixante et une personnes qui passent inaperçues d’un bout à l’autre du territoire le plus quadrillé du Maghreb. Cette fois, la corde est trop grosse.
61 MAROCAINS 🇲🇦 PRIS EN OTAGES EN ALGERIE 🇩🇿
Détails de la farce tragique et grotesque…
#Maroc https://t.co/ce7watW9Aq— TIDIKELT1 (@TIDIKELT111) October 11, 2026
Et la mise en scène est à la hauteur du récit. Une couverture médiatique inédite, relayée en boucle sur les réseaux sociaux. Des dizaines d’hommes filmés de dos, sans visage, sans nom, sans voix. Sur la table, les pièces à conviction : des passeports flambant neufs, trop bien imités pour être honnêtes, et quelques liasses de dirhams et d’euros. Pas une arme. Pas un explosif. Pas un plan. Rien qu’une image, fabriquée pour être vue.
Oran a pourtant la mémoire courte. En mai dernier, la police de cette même ville annonçait l’arrestation de soixante-sept Marocains en route vers une plage, avec des euros, des dirhams et des jumelles. On les appelait alors des candidats à l’émigration clandestine. Cinq mois plus tard, même ville, même nationalité, mêmes saisies : les harragas sont devenus des saboteurs. Les hommes n’ont pas changé. Le calendrier, si.
Car il faut poser les questions que ce communiqué s’interdit. Pourquoi ce nombre, inédit ? Parce qu’un homme fait un fait divers, et que soixante et un font une armée. Pourquoi maintenant ? Parce qu’approchent les réunions du Conseil de sécurité sur le Sahara marocain, et qu’un pouvoir qui accumule les échecs diplomatiques, incapable d’y répondre sur le terrain du droit et des alliances, n’a plus que le terrain de la peur. Et surtout : quel intérêt le Maroc aurait-il à cela ? Aucun. Un État qui voudrait nuire à son voisin n’enverrait pas soixante et un de ses ressortissants, passeports marocains en poche, sur la route la plus surveillée de la région. Il saurait qu’il serait le premier accusé. C’est précisément pour cela que l’accusation a été écrite.
Alors, aveu d’impuissance ou plan bien ficelé pour ternir l’image du Maroc ? Les deux, sans doute, et une chose plus profonde encore : un détournement du regard. Quand l’économie s’essouffle, quand la jeunesse s’en va par la mer, quand la diplomatie se heurte à un mur de reconnaissances internationales, il reste à montrer du doigt l’ennemi de toujours. Un ennemi façonné selon les fantasmes des militaires, à la mesure de leurs obsessions, utile précisément parce qu’il est imaginaire. En août, déjà, quatre Marocains étaient accusés d’avoir voulu « saboter » des élections. Le complot marocain est devenu un genre administratif, avec ses formules, ses figurants et sa mise en scène. Un complotisme effréné, devenu doctrine d’État.
Mais ce théâtre a des victimes réelles. Ce sont les Marocains qui vivent en Algérie. Ouvriers, commerçants, conjoints, enfants de familles mêlées depuis des générations entre Oujda et Tlemcen, Berkane et Maghnia. Dès le lendemain du communiqué, une presse proche du pouvoir posait publiquement la question de l’expulsion de tous les Marocains en situation irrégulière. Le mot est lâché, et il réveille une plaie. En décembre 1975, des dizaines de milliers de familles marocaines furent chassées d’Algérie du jour au lendemain, arrachées à leurs maisons, à leurs biens, parfois à leurs proches. Le Maroc ne l’a pas oublié. En désignant une communauté entière comme un vivier de saboteurs, le régime algérien met une cible dans le dos de chaque Marocain d’Algérie. Il l’expose au soupçon du voisin, au zèle du policier, à la colère de la rue. Il aggrave aussi le sort de ceux qui croupissent déjà dans ses prisons, et dont les mères attendent, de l’autre côté d’une frontière fermée, des nouvelles qui ne viennent pas.
C’est criminel. Et c’est inopérant. Criminel, parce qu’on ne joue pas avec la sécurité de civils pour gagner une semaine d’antenne. Inopérant, parce que le peuple algérien n’est pas dupe. Il connaît les Marocains autrement que par les communiqués de la sûreté nationale. Il partage avec eux une langue, une table, des mariages et des deuils, et le souvenir d’une lutte commune contre le même colonisateur, quand le Maroc ouvrait ses portes et ses bases aux combattants de la libération algérienne. On peut fermer une frontière, interdire un ciel, rétablir des visas. On ne ferme pas une fraternité.
Le Maroc, lui, a choisi. Il construit, il investit, il tend la main, et le Roi n’a cessé de l’offrir au voisin de l’est. Le régime d’Alger, lui, s’enfonce. À force de taper sur le Maroc, il ne blesse pas Rabat. Il sacrifie toute une génération, de part et d’autre, élevée dans le soupçon plutôt que dans l’échange. Il compromet un avenir maghrébin que la géographie impose et que ses généraux s’acharnent à interdire.
Certes le ridicule ne tue pas, mais avec cette cible dans le dos de nos compatriotes vivant en Algérie, ce n’est plus drôle !



