
Par : Hedi KENDIRE
Sur LCI, un spécialiste du renseignement a désigné les services algériens. Un an de faux comptes, de dépêches et de mots d’ordre lui donne raison ; le calendrier des prochaines semaines commande la vigilance.
Un soir d’octobre, sur le plateau d’Yves Calvi, Vincent Crouzet a parlé du Maroc. L’écrivain, familier du renseignement, évoquait ces mouvements « Gen Z » qui essaiment d’un continent à l’autre ; puis, d’une voix égale, il a dit que le mouvement marocain « a été énormément manipulé par les services de renseignement algériens ». La phrase est passée vite, comme passent les phrases à la télévision. À Rabat, à Oujda, à Tanger, on l’a entendue.
Elle venait de Paris, d’une chaîne nationale, d’un homme sans dette envers le Royaume. Elle nommait ce que les Marocains avaient vu, des mois durant, défiler sur leurs écrans.
Des comptes nés la veille
Ils apparurent dans les premiers jours, par milliers : des profils sans visage, ouverts la veille, qui relançaient les consignes, les commentaient, leur prêtaient l’autorité du nombre. Les spécialistes de cybersécurité cités par la presse marocaine en dressèrent le constat. Les rendez-vous changeaient de lieu à la dernière minute ; des cortèges partis vers une place débouchaient dans des rues où attendaient les casseurs. Le soir, les écrans montraient des voitures renversées, des vitrines étoilées, de la fumée.
Les mots suivirent. On releva , à partir du 25 septembre 2025, quelque 1 200 occurrences du terme « Makhzen », dont les pics épousaient ceux du hashtag #GenZ212. Les mêmes comptes parlaient de monarchie à abattre, ramenaient tout au Sahara, visaient le Souverain par son nom. Ce vocabulaire a une patrie. Il circule depuis cinquante ans dans les communiqués d’Alger, avec ses tournures, ses épithètes, son ressentiment.
L’agence et son miroir
L’APS fit le reste. L’agence officielle, dont plus de 60 % de la rubrique internationale porte sur le Maroc selon un décompte relayé par Atalayar, suivit chaque rassemblement avec application ; chaque interpellation y devenait un symptôme, chaque rumeur un présage.
Au début d’octobre, des appels anonymes invitèrent à leur tour la jeunesse algérienne à descendre dans la rue le 3, sous le nom de « GenZ 213 ». L’agence s’emporta aussitôt contre Rabat, sous ce titre : « malgré sa mort clinique, le Makhzen n’oublie pas l’Algérie ». Les carrefours d’Alger se couvrirent de fourgons ; les dépêches célébrèrent un État social sans défaut. La colère, admirable chez le voisin, devenait chez soi une maladie importée.
Le 30 juillet
Dix mois plus tard, la secousse revint par le nord, le jour de la Fête du Trône. L’analyste espagnol José María « Chema » Gil Garre en a reconstitué la mécanique, à la demande d’institutions espagnoles, dans un rapport d’environ soixante-dix pages : une campagne amorcée en juin, accélérée en juillet, plus de onze millions d’impressions potentielles, et des groupes WhatsApp administrés depuis des numéros en +213. On y échangeait des horaires de car, des points de rendez-vous, le chemin de la digue de Tarajal, l’état de la frontière heure par heure. Un groupe nommé « Hijma Kiraj Sebta » distribuait ses consignes dès le 28 juillet ; un autre, le 31, détournait les retardataires vers Melilla.
Sur les plages de Fnideq, des jeunes gens entraient dans l’eau, de nuit, sur la foi de messages écrits ailleurs.
Les pages sans maître
En août, la machine reprit. Le 7, le collectif GenZ 212 démentit des convocations publiées sous son nom par des pages qu’il ne contrôlait pas. La semaine dernière encore, une page anonyme à sa bannière exploitait les violences lycéennes en France pour pousser la jeunesse marocaine à l’émeute, et la traitait de « plus faible des peuples ». Aucun Marocain n’écrit cela de son peuple.
Le calendrier d’Alger
Le 31 octobre 2025, la résolution 2797 a fait de l’autonomie sous souveraineté marocaine la base des négociations, par onze voix et sans opposition ; l’Algérie s’est tenue à l’écart du vote. Le 20 octobre 2026, le projet américain est allé plus loin : l’autonomie, seule solution réaliste ; la Minurso délestée de son référendum et changée en mission politique ; le maintien de la paix clos au 30 avril 2027 ; l’attaque du 5 mai contre Smara condamnée. Le Conseil votera dans quelques jours.
Dans le même temps, les F-16 Block 70/72 Viper rejoignent les bases, les Apache AH-64E entrent en service, Nouaceur accueille une unité de fabrication de structures de F-16, et les Forces armées royales ont fait du drone une doctrine. Les manœuvres aux frontières, les communiqués martiaux, les parades d’Alger ont perdu leur public.
Reste l’écran. Il coûte peu : quelques centaines de comptes, une poignée d’administrateurs, des cartes SIM. Aucune défense aérienne ne l’intercepte.
Les répliques
Elles viendront. Autour du vote de New York d’abord, puis à chaque date symbolique, à chaque drame d’hôpital ou d’examen, à chaque rendez-vous où le Maroc se montre au monde. Elles prendront la forme d’une page anonyme, d’une convocation apocryphe, d’une vidéo arrachée à son contexte, d’un groupe de messagerie à l’indicatif étranger.
Le Maroc a de quoi y répondre : une veille publique en sources ouvertes qui documente et publie, des rédactions qui vérifient avant de relayer, des citoyens qui savent lire l’âge d’un compte et l’accent d’un slogan. Il a surtout ce qu’aucune ferme à trolls ne fabrique, une cohésion ancienne, éprouvée, que les écrans d’Alger n’ont jamais entamée.



