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Des mères qui travaillent, des fils qui refusent de se lever, des chantiers qui attendent …

Par : Aziz DAOUDA 

Par : Aziz DAOUDA 

Il suffit parfois d’une conversation autour d’un café pour prendre la mesure d’un mal qui ronge silencieusement une société. Pas de grandes statistiques, pas de rapports interminables, pas de discours officiels. Juste un homme, un maçon, un ancien compagnon devenu patron, et une phrase qui en dit long sur l’état de notre rapport au travail.

Récemment, un ami qui venait d’acquérir un terrain et rêvait de bâtir sa propre maison m’a demandé si je pouvais lui recommander un bon maalem. J’ai immédiatement pensé à Si Abderrahim, celui qui avait construit la mienne il y a vingt-cinq ans. Un homme sérieux, honnête, compétent, que le temps avait transformé en chef d’une PME plutôt bien organisée et prospère. J’en gardais un excellent souvenir, professionnel autant qu’humain.

Je l’ai appelé. Nous nous sommes retrouvés autour d’un café. Nous avons évoqué le bon vieux temps, les souvenirs, les années passées. J’ai appris avec plaisir qu’il avait réussi, développé son activité et bâti une entreprise respectable. Puis, tout naturellement, je lui ai parlé du projet de mon ami et lui ai proposé de le rencontrer.

C’est alors que l’atmosphère a changé.

Son regard s’est assombri. Presque désolé, comme s’il allait m’annoncer une mauvaise nouvelle personnelle, il m’a répondu :

« Si Aziz, manthachemch m3ak. Manqderch. »

En substance : Si Aziz, je ne veux pas te mettre dans l’embarras, mais je ne peux pas.

Pas parce que le chantier n’était pas intéressant. Pas parce que le client n’avait pas les moyens. Pas parce que le marché manquait de travail. Non. Il ne pouvait tout simplement pas trouver les hommes nécessaires pour réaliser le projet.

La suite de notre conversation fut encore plus révélatrice. Il m’expliqua qu’il proposait entre 250 et 300 dirhams par jour, sans parvenir à recruter suffisamment d’ouvriers. Des tarifs que certains refusent malgré l’absence d’emploi et de revenus réguliers.

Si Abderrahim n’est pas un cas isolé.

Un pays qui cherche des travailleurs et des jeunes qui attendent leur heure

Mon interlocuteur a rapidement élargi la discussion à l’agriculture. Même problème pour la cueillette des olives où des exploitants proposent des rémunérations comparables, parfois attractives au regard des possibilités locales, et peinent pourtant à trouver des bras. Les récoltes attendent, les exploitants s’inquiètent, les coûts augmentent.

Il me fit alors une remarque brutale, mais qui mérite réflexion. Dans certaines activités agricoles, les femmes restent les principales forces de travail, pendant qu’une partie des hommes jeunes se repose, avec un seul projet en tête : lahrig, le départ vers l’Europe.

Évidemment, il ne s’agit pas de prétendre que tous les jeunes refusent de travailler, ni que tous les salaires proposés sont justes. Il existe des employeurs peu scrupuleux, des conditions pénibles, des emplois saisonniers précaires et des rémunérations parfois insuffisantes au regard du coût de la vie. Ces réalités doivent être dénoncées elles aussi.

Mais il serait tout aussi malhonnête de fermer les yeux sur l’autre réalité, celle des entreprises qui ont du travail, des artisans qui ont des commandes, des agriculteurs qui ont des récoltes à ramasser, et pourtant ils ne trouvent pas les personnes disposées à travailler.

Comment expliquer ce paradoxe ? Comment un pays peut-il connaître simultanément le chômage des jeunes et la pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs ?

La réponse ne tient pas en une seule cause. Mais elle oblige à regarder en face notre rapport à l’effort, à la dignité professionnelle et à la responsabilité individuelle.

Ces femmes qui portent le poids de ceux qui devraient se tenir debout

Depuis des années, j’observe tôt le matin, dans ma ville, ces femmes d’un certain âge qui se dirigent vers leur travail. Certaines marchent, d’autres prennent le bus. Elles sont agentes de nettoyage, employées par des sociétés de services, aides à domicile ou travailleuses chez des particuliers.

Elles partent pendant que la ville se réveille. Elles travaillent pendant que d’autres dorment encore. Elles rentrent fatiguées, parfois épuisées, après une journée dont elles savent qu’elle recommencera le lendemain.

Derrière chacune d’elles, il y a une histoire que nous ne connaissons pas. Certaines sont veuves, d’autres célibataires ou privées de ressources suffisantes. Beaucoup assument seules des responsabilités familiales. Certaines soutiennent légitimement un mari malade, un enfant en difficulté ou un proche qui ne peut pas travailler.

Mais il existe aussi une autre réalité, plus dérangeante, dont nous parlons trop peu ; celle des femmes qui travaillent pour entretenir des adultes parfaitement capables de gagner leur vie, mais qui ont fait de leur dépendance un mode d’existence.

La mère se lève, travaille, se fatigue et ramène de quoi faire vivre le foyer. Le fils adulte reste à la maison. Il attend son argent de poche, sa cigarette, son café, parfois de quoi financer des habitudes autrement plus dangereuses. La sœur travaille pendant que son frère exige qu’elle contribue à ses dépenses. Et lorsque l’argent manque, c’est encore vers celle qui se lève chaque matin que se tournent les regards.
Voilà le scandale.

La solidarité familiale est une vertu. L’exploitation de sa propre mère ou de sa sœur est une honte.
Il faut oser le dire sans détour. Une société qui glorifie le sacrifice des femmes tout en tolérant l’irresponsabilité de certains hommes finit par transformer la solidarité en servitude. Et une famille qui entretient indéfiniment un adulte capable de travailler, sans exiger de lui le moindre effort, croit peut-être lui rendre service. En réalité, elle risque de l’enfermer dans une dépendance qui le diminuera toute sa vie.

Il ne s’agit pas de condamner tous les jeunes sans emploi. Il s’agit de distinguer ceux qui cherchent sans trouver, ceux que le système a abandonnés et ceux qui ont progressivement appris à ne plus chercher du tout.

Les NEET : victimes du système, mais pas toujours innocents

Le phénomène est désormais identifié par un terme utilisé dans les études sociales : les NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.

Derrière cette catégorie se cachent des réalités très différentes.

Il y a les jeunes sortis prématurément de l’école, sans diplôme ni qualification. Il y a ceux que les défaillances de l’orientation ont conduits dans des filières sans débouchés. Il y a ceux qui ont frappé à plusieurs portes sans obtenir de réponse. Il y a ceux qui vivent dans des territoires où les possibilités d’emploi sont rares, et ceux que la précarité, les difficultés familiales ou le découragement ont progressivement éloignés du marché du travail.

Les abandonner serait une faute politique et morale.

Notre système éducatif doit mieux préparer à la vie professionnelle. La formation professionnelle doit répondre davantage aux besoins réels des entreprises. L’apprentissage doit retrouver sa place, et le passage de l’école au métier doit devenir une voie valorisante, accessible et organisée.

Mais il faut également avoir le courage de parler d’une autre partie du problème.

Tous les jeunes sans emploi ne sont pas des victimes du système. Certains sont aussi prisonniers de leurs propres choix, de leur confort immédiat, d’une absence de discipline ou d’une culture de la facilité. Ils préfèrent parfois un revenu irrégulier obtenu auprès de la famille à un travail qui exige ponctualité, endurance, apprentissage et responsabilité.

Il est plus facile de passer la journée au café que de se lever à l’aube pour un chantier. Plus facile de critiquer le salaire proposé que de commencer par acquérir un savoir-faire. Plus facile de parler de départ vers l’Europe que de bâtir patiemment une compétence chez soi.

Cette réalité ne concerne évidemment pas toute une génération. Mais il suffit qu’une partie suffisamment importante de la jeunesse adopte cette attitude pour que les conséquences deviennent collectives.

Le problème s’aggrave lorsque l’environnement social encourage cette passivité.

Quand travailler de ses mains devient une humiliation

Nous avons progressivement installé une hiérarchie absurde entre les métiers. Le travail de bureau serait respectable, le travail manuel serait inférieur. Porter une chemise derrière un ordinateur serait une réussite ; porter une tenue de chantier serait une humiliation.

Certains parents préfèrent voir leur fils sans activité, installé au domicile familial, plutôt que de le voir devenir maçon, plombier, électricien, mécanicien ou ouvrier agricole.

Certains jeunes eux-mêmes redoutent davantage les moqueries de leur entourage que les conséquences de leur inactivité. Ils craignent le jugement de leurs amis, les remarques des voisins, les plaisanteries de ceux qui les surnomment bared lktef, celui qui ne se fatigue pas, qui reste les bras croisés. Et pourtant, ces mêmes jeunes peuvent finir par dépendre entièrement des femmes de leur famille, dont le travail est parfois moins rémunéré et moins valorisé que celui qu’ils refusent d’accomplir.

Quel renversement des valeurs !

Le maçon qui construit une maison, le mécanicien qui répare un véhicule, l’agriculteur qui nourrit une population et l’électricien qui sécurise une installation rendent des services indispensables. Ils créent de la richesse, acquièrent une expertise et peuvent, avec le temps, devenir des artisans recherchés, des chefs d’entreprise et des employeurs.

Si Abderrahim en est la démonstration vivante. Il a appris son métier par compagnonnage, à force d’observation, de gestes répétés, de discipline et d’expérience. Il est passé du statut d’apprenti à celui de maalem, puis de patron. Il n’a pas attendu qu’un poste prestigieux lui soit offert. Il a appris, travaillé et construit.

Son parcours rappelle une vérité élémentaire, celle qu’un métier manuel n’est pas une voie de relégation. Il peut être une voie d’émancipation, d’indépendance et de réussite.

La honte n’est pas de commencer au bas de l’échelle. La honte est de mépriser ceux qui travaillent tout en exigeant qu’ils financent notre inactivité.

De la passivité à la délinquance, la pente peut devenir dangereuse

Il serait naïf de croire que l’oisiveté prolongée est toujours sans conséquences. Lorsqu’un jeune n’a ni emploi, ni formation, ni projet, ni perspective, il peut finir par chercher ailleurs les moyens de financer ses dépenses.

Certains se contentent de vivre aux crochets de leur entourage compatissant. D’autres s’enferment dans des conduites addictives. D’autres encore basculent dans la délinquance, attirés par l’illusion de gains rapides qui semblent ne demander ni qualification ni effort.

J’ai rencontré des détenus dans deux établissements pénitentiaires où j’ai eu l’occasion de participer à des activités en leur faveur. Ces rencontres rappellent combien les parcours sont divers. Certains ont été victimes de leur environnement, d’autres ont connu des ruptures profondes, et d’autres encore ont fait des choix dont ils doivent répondre.

La prison n’est évidemment pas la conséquence mécanique du chômage, et il serait injuste de stigmatiser les jeunes sans activité. Mais nous ne pouvons ignorer qu’une société qui laisse durablement des personnes sans perspectives, sans cadre et sans exigence prend le risque de voir certaines d’entre elles se tourner vers des voies destructrices.

Le travail ne résout pas tout. Il ne protège pas de toutes les difficultés. Mais il donne un rythme, une utilité sociale, une autonomie et souvent une raison de se projeter dans l’avenir. Lorsqu’on prive durablement une partie de la jeunesse de ces repères, il ne suffit pas de s’étonner ensuite des conséquences.

Lahrig : rêve d’une vie meilleure ou fuite devant ses responsabilités ?

Le projet migratoire est devenu, pour certains jeunes, une sorte de programme de vie. Ils ne savent pas toujours quel métier ils veulent exercer, quelle compétence ils souhaitent acquérir ni quel projet ils veulent construire. Mais ils savent qu’ils veulent partir.

Partir où ? Faire quoi ? Dans quelles conditions ? Avec quelles qualifications ? Ces questions passent souvent au second plan, comme si le simple fait de franchir une frontière garantissait une existence meilleure.

L’Europe n’est pas un paradis où l’argent tombe du ciel. Le travail manuel que certains refusent au Maroc, ils peuvent être contraints de l’accepter à l’étranger, dans des conditions plus difficiles, loin de leurs proches et sans le soutien familial dont ils bénéficiaient chez eux. A cela s’ajoutent les obstacles administratifs, la précarité, les discriminations et, pour certains parcours irréguliers, les risques d’exploitation ou de détention.

Je ne condamne pas l’émigration en elle-même. Partir pour étudier, se former, travailler légalement, découvrir d’autres horizons ou saisir une opportunité est parfaitement légitime. La mobilité peut enrichir un individu et contribuer au développement de son pays. Mais faire de lahrig l’unique horizon, sans projet, sans qualification et sans préparation, c’est confondre le déplacement géographique avec la réussite personnelle. On ne construit pas un avenir simplement en changeant de pays. On le construit en devenant capable d’apporter quelque chose, où que l’on soit.

Et il y a une contradiction que nous devons regarder en face avec responsabilité. Un jeune peut refuser un travail manuel chez lui par orgueil, puis accepter à l’étranger un travail encore plus pénible, pour un employeur qui ne lui accordera pas nécessairement le respect qu’il attendait. Si le problème était uniquement le travail, pourquoi celui-ci deviendrait-il acceptable dès lors qu’il est effectué loin de la famille et du regard des voisins ?

La question mérite d’être posée.

Un pays ne peut pas avancer en laissant ses forces productives au repos

Le Maroc a besoin de compétences, d’entrepreneurs, d’artisans, d’ouvriers qualifiés, de techniciens et de travailleurs agricoles. Il a besoin de personnes capables de transformer les investissements en réalisations concrètes.

Lorsqu’un chantier ne démarre pas faute d’ouvriers, ce n’est pas seulement un entrepreneur qui est pénalisé. C’est un logement qui tarde à être construit, une activité économique qui est freinée et une chaîne de métiers qui perd du temps et de l’argent.

Lorsqu’une récolte ne peut être ramassée faute de main-d’œuvre, ce sont des revenus agricoles qui sont menacés, des efforts et des ressources dilapidés. Lorsque les entreprises ne trouvent pas les compétences recherchées, elles limitent leurs activités, reportent leurs projets ou cherchent ailleurs les moyens de produire.

Cette situation appelle une responsabilité partagée.

Les pouvoirs publics ne peuvent pas se contenter de publier des chiffres sur le chômage. Les entreprises ne peuvent pas invoquer le manque de travailleurs sans examiner leurs salaires, leurs conditions de travail et leurs possibilités de formation. Les familles ne peuvent pas dénoncer le chômage tout en décourageant les métiers manuels qu’ils jugent dégradant. Et les jeunes ne peuvent pas réclamer leur place dans la société tout en refusant systématiquement les efforts qui permettent de la construire.
La dignité ne se décrète pas. Elle se pratique.

Alors, que faire ?

Il ne sert à rien de moraliser si l’on ne propose aucune issue. Le problème est à la fois économique, éducatif, culturel et familial. Les solutions doivent donc agir sur plusieurs fronts.

1. Réhabiliter concrètement les métiers manuels.

Il faut montrer la réussite des artisans, des techniciens et des ouvriers qualifiés, valoriser leurs parcours dans les écoles et les médias et faire comprendre qu’un métier appris sérieusement peut offrir une véritable carrière. Le maalem doit redevenir une figure de compétence et de réussite, et non un statut que l’on accepte par défaut.

2. Réformer l’apprentissage et faciliter l’accès au premier métier.

Il faut développer des formations courtes, pratiques et certifiantes, construites avec les entreprises et les artisans. L’apprentissage doit permettre à un jeune de se former sur le terrain, sous la responsabilité d’un professionnel, avec des règles claires, une rémunération adaptée, une protection effective et de véritables perspectives d’embauche.

Le retour au compagnonnage dès un jeune âge pour ceux qui le désirent doit redevenir possible sans que le maalem soit condamné mais plutôt encouragé. La protection des mineurs contre l’exploitation est indispensable, mais elle ne doit pas conduire à dévaloriser l’apprentissage encadré des jeunes.

3. Rendre le travail attractif, sans entretenir l’assistanat.

Les employeurs doivent proposer des rémunérations transparentes, des conditions dignes, des horaires raisonnables et des possibilités de progression. Les pouvoirs publics doivent lutter contre les abus, mieux encadrer les emplois saisonniers et faciliter la mise en relation entre travailleurs et entreprises.

En parallèle, les dispositifs d’aide sociale doivent protéger ceux qui en ont réellement besoin tout en encourageant, lorsque cela est possible, le retour vers l’emploi, la formation et l’autonomie. La solidarité doit être un tremplin, pas une condamnation à la dépendance.

4. Responsabiliser les familles.

C’est sans doute le chantier le plus délicat, car il touche à l’intimité des foyers et aux habitudes sociales. Mais les parents doivent pouvoir soutenir un enfant en difficulté sans être condamnés à entretenir indéfiniment un adulte qui refuse toute responsabilité.

Un jeune qui ne trouve pas d’emploi doit être aidé à chercher, à se former et à construire un projet. Un jeune qui refuse toute possibilité raisonnable doit aussi être confronté à ses responsabilités. Aimer son enfant, ce n’est pas financer éternellement son immobilisme.

5. Organiser une véritable stratégie nationale de mobilisation de la main-d’œuvre.

Les secteurs qui manquent de travailleurs doivent être identifiés précisément. Les besoins en maçons, plombiers, électriciens, ouvriers agricoles et techniciens doivent être rapprochés des formations disponibles. Les collectivités, les entreprises, les centres de formation et les agences d’emploi doivent travailler ensemble, avec des résultats mesurables : jeunes formés, contrats signés, compétences acquises et emplois durables créés.

6. Faire de l’émigration un projet, et non un mirage.

Il faut mieux informer les jeunes sur les réalités du marché du travail à l’étranger, développer les voies légales de mobilité, les partenariats de formation et la reconnaissance des qualifications. Le départ doit pouvoir être un choix préparé, et non le refuge d’un jeune qui n’a jamais réussi à trouver sa place dans son propre pays.

La dignité commence le jour où l’on cesse d’attendre que les autres nous entretiennent

Je repense à Si Abderrahim. Il y a vingt-cinq ans, il était le maalem à qui j’avais confié la construction de ma maison. Aujourd’hui, il dirige une entreprise et pourrait offrir du travail à d’autres. Il a réussi grâce à un métier, à l’expérience, à l’effort et à la confiance que ses clients lui ont accordée. Et pourtant, cet homme qui a du travail, des commandes et la volonté de développer son activité se retrouve incapable de recruter suffisamment de bras.

Ce paradoxe devrait nous interpeller davantage que bien des discours.

Nous ne pouvons pas réclamer une économie forte tout en méprisant les métiers qui la font fonctionner. Nous ne pouvons pas dénoncer le chômage tout en encourageant nos enfants à attendre indéfiniment le travail idéal. Nous ne pouvons pas célébrer le sacrifice de nos mères et de nos sœurs tout en acceptant que certains adultes vivent durablement à leurs dépens.

Et nous ne pouvons pas demander à l’État de résoudre tous les problèmes si nous refusons, dans nos propres foyers, d’assumer notre part de responsabilité.

Il faut bien sûr combattre les injustices du système, améliorer les salaires, former les jeunes, créer des emplois et offrir des perspectives. Mais il faut aussi réhabiliter une vérité que nous avons trop souvent reléguée au second plan. Chacun doit, autant que ses capacités le lui permettent, contribuer à sa propre existence et à celle de la collectivité.

La honte n’est pas de travailler dans la maçonnerie, dans les champs ou sur un chantier. La honte est de pouvoir travailler mais de choisir de vivre aux dépens d’une mère qui s’épuise ou d’une sœur qui se sacrifie. La honte n’est pas de commencer modestement mais de mépriser l’effort tout en exigeant les fruits du travail des autres. La honte n’est pas de vouloir partir à l’étranger. C’est de faire de la fuite son seul projet, sans jamais chercher à acquérir les moyens de réussir, ici ou ailleurs.

Le Maroc n’a pas seulement besoin de créer davantage d’emplois. Il a besoin de reconstruire une culture de la responsabilité, de l’effort et de la dignité professionnelle. Une culture dans laquelle le travailleur est respecté, l’employeur est responsable, la solidarité protège sans asservir et le jeune comprend que son avenir ne peut pas reposer éternellement sur les épaules de sa famille.

Une société ne se juge pas seulement au nombre d’emplois qu’elle crée. Elle se juge aussi à la valeur qu’elle accorde à ceux qui travaillent, à la place qu’elle donne à ceux qui veulent apprendre et à la fermeté avec laquelle elle refuse de transformer l’oisiveté en droit acquis.

Le travail n’est pas une punition. C’est une liberté. Et la première des libertés est de ne pas avoir à tendre la main à ceux que l’on prétend aimer.

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