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MAHMOUD ARCHANE FACE À LA MÉMOIRE DES ANNÉES DE PLOMB : QUAND LA TRIBUNE PARLEMENTAIRE DEVIENT UN TRIBUNAL DE L’HISTOIRE

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI


Quelle mouche a donc piqué Mahmoud Archane pour qu’il choisisse la tribune parlementaire afin de s’en prendre à ses détracteurs, au risque de raviver les blessures encore ouvertes des années de plomb ?

Il est des prises de parole qui, au lieu d’éclairer le débat public, réveillent les douleurs d’une mémoire collective que le temps n’a pas effacée. L’intervention de Mahmoud Archane, le 21 octobre 2026, à la Chambre des conseillers, à l’occasion des discussions consécutives à la présentation du programme gouvernemental par la Cheffe du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri, appartient manifestement à cette catégorie.

Au lieu de concentrer son intervention sur les orientations du nouvel exécutif, les engagements annoncés et les attentes pressantes des citoyennes et des citoyens, l’ancien commissaire de police a choisi de répondre aux critiques suscitées par sa participation aux consultations politiques, en s’en prenant à ses détracteurs et en les qualifiant notamment de « cinquième colonne ». Il a même lancé un défi en proposant une confrontation télévisée pour déterminer, selon ses propres termes, qui seraient les véritables bourreaux.

Mais depuis quand la télévision constitue-t-elle le lieu approprié pour trancher des accusations aussi graves que celles qui se rapportent à la torture, aux détentions arbitraires et aux autres violations des droits humains ?

Des accusations qui ne peuvent être balayées d’un revers de main.

Le nom de Mahmoud Archane est associé, depuis de nombreuses années, à des témoignages et à des accusations concernant les violations commises durant les années de plomb, notamment au centre de détention et d’interrogatoire de Derb Moulay Chérif, à Casablanca.

Ces accusations, portées publiquement par des victimes présumées et relayées par des organisations de défense des droits humains, ne sauraient être assimilées à de simples querelles entre acteurs politiques. Elles touchent à une question fondamentale : celle du droit des victimes à la vérité, à la reconnaissance des souffrances endurées et, lorsque les conditions légales le permettent, à l’établissement des responsabilités.

Il convient néanmoins de distinguer les témoignages, les accusations et les responsabilités judiciairement établies. La gravité des faits allégués exige précisément que la vérité soit recherchée avec rigueur, dans le respect des droits de toutes les personnes concernées.

Ce rappel n’atténue en rien l’exigence de justice. Il en constitue, au contraire, une condition essentielle.

La colère des organisations de défense des droits humains.

La réaction collective rendue publique le 23 octobre par cinq organisations marocaines de défense des droits humains témoigne de la profondeur du malaise provoqué par cette intervention.

L’Organisation marocaine des droits humains (OMDH), le Forum marocain pour la vérité et la justice (FMVJ), l’association Adala pour le droit à un procès équitable, l’Institut Prometheus pour la démocratie et les droits humains et Le Médiateur pour la démocratie et les droits humains ont dénoncé des propos qu’ils considèrent comme une atteinte à la mémoire des victimes et une tentative de discréditer ceux qui réclament la vérité.

Leur réaction soulève une question qui dépasse la personne de Mahmoud Archane : peut-on prétendre consolider l’État de droit tout en laissant les blessures du passé devenir l’objet de confrontations médiatiques où les victimes risquent une nouvelle fois de se sentir reléguées au second plan ?

La réconciliation nationale ne signifie ni l’oubli imposé ni l’effacement des responsabilités. Elle suppose la reconnaissance des souffrances, la préservation de la mémoire et la mise en œuvre des garanties destinées à empêcher la répétition des violations.

Les années de plomb ne sont pas une page blanche.

Le Maroc a engagé, avec l’Instance équité et réconciliation, un processus important de reconnaissance des violations passées et de réparation de leurs conséquences. Cette expérience a marqué une étape significative dans le traitement institutionnel des atteintes graves aux droits humains.

Mais le travail de mémoire ne peut être réduit à une cérémonie officielle, à un rapport historique ou à une formule politique.

Il interpelle encore les institutions, les responsables publics et les générations qui n’ont pas directement connu cette période. Car une société qui aspire à renforcer ses institutions démocratiques doit pouvoir regarder son histoire en face, sans instrumentalisation partisane, sans intimidation des témoins et sans déni des souffrances.

Dès lors, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui remportera une confrontation télévisée. Il est de déterminer comment les témoignages peuvent être recueillis, comment les archives peuvent être préservées et comment les mécanismes judiciaires appropriés peuvent contribuer à établir la vérité.

La mémoire des victimes n’est ni une arme de propagande ni une monnaie d’échange politique. Elle constitue une exigence de dignité humaine et de responsabilité collective.

Le Parlement mérite mieux que des règlements de comptes.

La Chambre des conseillers est une institution constitutionnelle dont les débats doivent contribuer au contrôle de l’action gouvernementale, à l’évaluation des politiques publiques et à la représentation des intérêts de la nation.

Que des responsables politiques y expriment leurs désaccords est parfaitement légitime. Qu’ils interrogent le gouvernement sur ses choix, contestent ses orientations ou défendent les intérêts de leurs électeurs relève même de leur mission.

Mais lorsque la discussion sur un programme gouvernemental se transforme en confrontation autour d’accusations liées aux violations des droits humains, il appartient à chacun de mesurer la portée de ses paroles et de respecter la dignité des personnes concernées.

La liberté d’expression ne saurait être confondue avec un droit de disqualifier ceux qui réclament vérité et justice. Pas plus que la présomption d’innocence ne saurait servir à balayer les témoignages de victimes présumées sans examen sérieux.

Quant à la proposition de Mahmoud Archane d’organiser un débat télévisé, elle appelle une réponse simple : le débat public peut contribuer à éclairer l’opinion, mais il ne remplace ni une enquête indépendante ni une procédure judiciaire équitable.

Si les accusations sont contestées, c’est par la confrontation rigoureuse des témoignages, des documents et des faits que les responsabilités doivent être examinées, et non par la surenchère verbale.

Une question demeure : quel message adresse-t-on aux victimes ?

Au-delà de la controverse immédiate, une interrogation persiste : quel message les institutions marocaines adressent-elles aux victimes des années de plomb et à leurs familles lorsque des personnalités associées à cette période reviennent au premier plan de la vie politique sans que les interrogations sur leur passé aient trouvé de réponse satisfaisante ?

La question ne porte pas sur le droit d’un citoyen à participer à la vie politique. Elle porte sur la cohérence entre les engagements proclamés en faveur des droits humains et la manière dont les institutions affrontent les héritages douloureux de leur propre histoire.

La confiance démocratique ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, la reconnaissance des souffrances, le respect des victimes et l’égalité de tous devant la loi.

Au fond, Mahmoud Archane peut contester les accusations portées contre lui et défendre publiquement sa version des faits. Mais les victimes présumées et les organisations qui les soutiennent ont, elles aussi, le droit de faire entendre leur voix, sans être assimilées à une quelconque entreprise de déstabilisation.

La véritable grandeur d’un État de droit ne réside pas dans sa capacité à faire taire les controverses, mais dans sa volonté de permettre à la vérité d’émerger, quelles que soient les personnes concernées.

Les années de plomb appartiennent à l’histoire du Maroc, mais les exigences de vérité, de justice et de non-répétition appartiennent à son présent et à son avenir.

Et c’est précisément pour cette raison que la mémoire des victimes mérite mieux qu’un duel télévisé : elle mérite des réponses, des garanties institutionnelles et, lorsque le droit le permet, une justice indépendante.

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