
Par : Aziz DAOUDA

Le Roi Felipe VI et la reine Letizia se rendront à Sebta les 13 et 14 octobre, avant de poursuivre leur déplacement à Melilia. Au cœur de ce programme figure un hommage œcuménique, au cimetière musulman de Sidi M’barek, un saint soufi marocain, il faut le rappeler, aux personnes mortes noyées en mer les 30 et 31 juillet derniers en tentant de rejoindre Sebta, une ville administrée par l’Espagne sur le sol marocain. La Maison royale madrilène a confirmé cette étape dans son agenda officiel.
Le geste mérite d’être salué sans réserve. Rendre hommage par un Roi à de jeunes migrants morts en mer, dont certains n’ont jamais pu être identifiés, c’est rappeler que, derrière les statistiques de la migration et le vacarme médiatique et politique, se trouvent des vies interrompues, des familles suspendues à l’attente et des noms que l’histoire ne saura pas enregistrer.
Mais la compassion n’a de valeur véritable que si elle n’est pas sélective. Elle ne devrait pas se limiter aux drames que l’actualité place sous les projecteurs, ni s’arrêter aux frontières du présent. Un humanisme d’État se mesure aussi à sa capacité à regarder en face les pages les plus douloureuses de sa propre histoire.
Majesté, à quelques kilomètres de Sebta, le Rif marocain porte encore la mémoire d’une guerre coloniale dont l’un des épisodes les plus sombres concerne précisément l’usage d’armes chimiques contre les populations. Là aussi, que de vies interrompues, que d’enfants ensevelis sans sépulture, que de pierres tombales portant le souvenir de personnes brûlées, empoisonnées ou disparues à jamais sous les bombardements chimiques.
Le Rif, laboratoire d’une violence coloniale
Entre 1921 et 1926, le nord du Maroc fut le théâtre d’un affrontement majeur entre l’armée coloniale espagnole et la résistance rifaine conduite par Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi. La défaite cinglante de l’armée espagnole à Anoual, en juillet 1921, constitua un traumatisme militaire et politique majeur pour Madrid, profondément humiliée. Elle fut suivie d’une reconquête d’une brutalité incommensurable, inhumaine.
Face à une guérilla qui défendait sa dignité et sa patrie en exploitant avec efficacité le relief montagneux, l’Espagne, Majesté, ne se limita pas à des opérations terrestres conventionnelles. Son armée développa progressivement le recours à l’aviation et aux armes chimiques, les plus infâmes qui soient.
L’historien britannique Sebastian Balfour, dans Deadly Embrace: Morocco and the Road to the Spanish Civil War, publié par Oxford University Press en 2002, a documenté cet usage massif du gaz moutarde à partir d’archives militaires espagnoles et de témoignages recueillis au Maroc. Le fait est établi, consigné ; il attend encore d’être pleinement reconnu par votre pays, Majesté.
L’ypérite, ou gaz moutarde, n’était pas une arme de neutralisation ordinaire. Elle provoque des brûlures graves de la peau et des yeux, des lésions respiratoires, des souffrances prolongées et, dans de nombreux cas, la mort. Ses effets peuvent apparaître après l’exposition et laisser des séquelles durables. Nombreux sont encore les rifains qui en porte les fâcheuses séquelles.
Majesté, Dans le Rif marocain, ces bombardements ne se limitèrent pas à des positions militaires. Ils frappèrent, avec l’intention de faire mal, des territoires habités, des villages et des espaces de vie civile. Des populations rurales, alors dépourvues de protection et de structures médicales adaptées, furent particulièrement exposées. De nombreux historiens poursuivent leurs travaux sur l’ampleur exacte de ces attaques, leurs modalités et leurs conséquences démographiques et sanitaires ; il serait donc imprudent d’avancer un bilan humain global précis sans preuves suffisantes. Toutefois, tout porte à croire que le nombre de victimes fut considérable.
Majesté, ces recherches, achevées ou en cours, ne relèvent ni d’une mémoire militante ni d’une légende anti-espagnole. L’étude de Javier Martínez Antonio, consacrée à l’officier Joaquín Planell et au programme espagnol de guerre chimique entre 1923 et 1927, publiée en 2025 dans la Revista de Estudios Internacionales Mediterráneos, documente les acteurs, les circuits industriels et les développements techniques de cette politique militaire.
Les ingrédients et les preuves pour reconnaitre ces crimes sont bien réunis, Majesté.
Al Hoceïma : une victoire, une mémoire inachevée
Le débarquement d’Al Hoceïma, en septembre 1925, mené par les forces espagnoles avec le concours de la France, marqua un tournant décisif de la guerre du Rif. Cette opération amphibie d’envergure précéda l’effondrement de la résistance et la reddition d’Abdelkrim en 1926.
Un siècle plus tard, cet épisode demeure l’objet de recherches et de débats sur la violence coloniale et les conséquences des bombardements chimiques. A l’occasion du centenaire du débarquement, El País soulignait, en septembre 2025, combien cette histoire reste insuffisamment commémorée officiellement, malgré le travail des historiens et des associations mémorielles.
Ce que la mémoire exige
Majesté, le propos n’est pas de demander aux Espagnols d’aujourd’hui d’hériter personnellement de la culpabilité de leurs ancêtres. Aucun peuple ne saurait être condamné à perpétuité pour les actes des générations précédentes.
La question est ailleurs. Elle est celle de la responsabilité historique des institutions. Une nation mûre n’est pas celle qui prétend avoir un passé irréprochable ; c’est celle qui sait regarder ce passé en face, reconnaître les souffrances infligées à un autre peuple et en transmettre la vérité, sans craindre que cette lucidité amoindrisse sa dignité.
L’hommage de Sa Majesté Felipe VI aux migrants morts en mer sera, à juste titre, un geste d’humanité. Il le deviendrait davantage encore s’il ouvrait la voie à une reconnaissance plus large : celle d’une mémoire qui ne distingue pas entre les victimes du présent, médiatisées et instrumentalisées et celles que l’histoire a longtemps laissées sans nom.
L’Espagne porte une responsabilité dans les crimes commis contre l’humanité dans le nord du Maroc ; elle doit le reconnaître.
Les larmes que versera la reine, car j’imagine que le roi, dans sa posture digne, n’en versera pas, ne suffiront pas. Car, sur ces mêmes terres, son pays occupe encore injustement des territoires acquis par la force. Les morts que l’Espagne officielle va ainsi pleurer le sont aussi, en partie, la conséquence d’un double jeu. D’un côté, l’Espagne affirme lutter contre l’immigration dite illégale ; de l’autre, elle crée des appels d’air par des régularisations massives et des lois à l’apparence juste et humaine, mais qui servent, au fond, au repeuplement d’un pays vieillissant à la fécondité insuffisante.
Majesté, permettez-moi de vous dire que l’Espagne n’a pas le droit de garder des mineurs égarés et de refuser de les remettre à leurs familles et à leur pays. Ceux qui se sont noyés les 30 et 31 juillet 2026 l’ont également été à cause de la politique de votre pays.



