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Ali Yata : son combat pour la liberté, la démocratie et la justice sociale

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a 29 ans, le 13 août 1997, disparaissait Ali Yata, l’une des figures les plus marquantes de l’histoire politique marocaine. Retour sur le parcours d’un homme dont la vie entière fut consacrée à la libération nationale, au triomphe de la démocratie et à la défense des intérêts des masses laborieuses.

1. Genèse d’un militant : De Tanger à Casablanca.

Ali Yata naquit le 25 août 1920 à Tanger, fils de Si Said et de Fatima Ben Amar, une mère tangéroise. Dès son jeune âge, il reçut une éducation solide sous le regard bienveillant d’un éminent savant, Si Abdallah Guennoun, qu’il respectera profondément tout au long de son existence.

En 1933, la famille Yata s’installe à Casablanca, dans la Nouvelle Médina, au 5, place de la Mosquée. Le jeune Ali suit parallèlement les cours du prestigieux Lycée Lyautey et ceux de maîtres nationalistes de la première heure comme Si Bouchta Jamai ou Ahmed El Chinguitti. Ces derniers lui insufflent à la fois une culture arabo-islamique de grande qualité, l’amour du Maroc et la volonté farouche de lutter pour son indépendance et sa souveraineté.

Sous la tutelle de Bouchta Jamai, Ali Yata devient, dès 1940, un membre actif des premières cellules du Parti National à Casablanca (Hizb Al Watan), avant d’adhérer en décembre 1943 au Parti communiste marocain (PCM), alors dominé par des militants français. Cette dualité lui permet d’assister, en 1942, chez Bouchta Jamai, à une réunion historique au cours de laquelle Ahmed Balafrej rend compte des contacts entretenus avec certains responsables allemands, dont Von Ribbentrop.

Le 11 janvier 1944, Ali Yata signe, à titre personnel, la pétition qui accompagne le Manifeste de l’Indépendance, même s’il est déjà un militant communiste enthousiasmé, selon ses propres termes, par la victoire de l’Armée Rouge sur les armées hitlériennes à Stalingrad.

2. La marocanisation du Parti communiste : Un combat audacieux

À l’époque, le Parti communiste marocain n’est qu’une simple section du Parti communiste français (PCF). L’administration coloniale, pour reconnaître officiellement le PCM et lui accorder son récépissé, exige qu’aucun Marocain, aucun Arabe et aucun musulman n’y adhère. Les premiers membres sont donc essentiellement des Français et des juifs marocains.

En février 1945, Ali Yata entre au secrétariat du parti. À la suite du décès de Léon Sultan, son fondateur, en 1945, il prend les commandes du PCM. Son souci majeur est alors de « marocaniser » le parti, de lui donner un cachet purement marocain et de vulgariser ses idées auprès des ouvriers, des agriculteurs et des intellectuels de tous horizons.

Le professeur René Galissot, spécialiste des mouvements ouvriers en Afrique du Nord, souligne que c’est Ali Yata qui présenta le rapport politique au comité central des 3 et 4 août 1946, évoquant déjà la fin du Protectorat et l’élection d’une Assemblée nationale souveraine.

C’est un véritable coup de maître : il défie l’autorité française en intégrant des Marocains dans les instances du parti. À ses côtés, les plus grandes figures du communisme marocain, dont Abraham Serfaty, Simon Lévy ou encore Abdallah El Ayachi, renforcent ses rangs. Le PCM décide même de créer l’organisation secrète du Croissant Noir, visant à s’attaquer aux Français dans plusieurs villes et quartiers marocains.

3. Les prisons et l’exil : Le prix de l’engagement.

Adversaire chevronné du colonialisme, Ali Yata connaît les affres de la prison et de l’exil. Il est incarcéré à Casablanca (Ghbila), Alger (Barberousse), Marseille (Les Baumettes) et Paris (Fresnes, la Santé).

En 1952, le PCM est interdit par les autorités coloniales. Ali Yata est envoyé à la prison de Fresnes où il apprend la nouvelle de la naissance de ses deux enfants jumeaux, Fahd et feu Nadir. Le Tribunal militaire de Paris l’inculpe pour atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de la République française. Le procureur réclame même la peine de mort, le présentant comme « un dangereux communiste et agitateur » dont l’objectif est d’arracher l’indépendance du Maroc.

Exilé de son pays natal jusqu’en 1957 sur ordre du Résident général Juin, il connaît également les prisons marocaines au temps des « années de plomb » : Derb Moulay Chérif (1963) et El Alou (1969-1970), en tant que Secrétaire général du Parti de la Libération et du Socialisme (PLS).

4. La nationalité marocaine : Une reconnaissance royale.

Contrairement à certaines allégations, Ali Yata n’était pas Algérien mais bien un authentique fils du peuple marocain. Si son père était originaire de Kabylie, Ali Yata a toujours montré un attachement indéfectible au Maroc, dès son plus jeune âge. Le romancier algérien Kateb Yacine lui écrit d’ailleurs dans la dédicace de son roman Nedjma (1956) : « À Ali Yata, à qui je ne pardonnerai jamais d’avoir préféré le Maroc à l’Algérie. »

Pour son engagement dans la lutte pour le recouvrement de la souveraineté du Maroc, il est parmi les trois personnalités à bénéficier de la nationalité marocaine par décision de Mohammed V et de Hassan II, alors prince héritier. Le Dahir royal est publié au BORM le 6 septembre 1958 et concerne Mouloud Mammeri, Abdelkrim Khatib et Ali Yata.

5. Un combat pour le Sahara marocain.

L’attachement d’Ali Yata à l’intégrité territoriale du Maroc ne fait aucun doute. Lors d’une conférence de presse tenue le 8 mai 1973 au Club de l’Union des Écrivains du Maroc à Rabat, il déclare solennellement : « Notre pays est encore amputé d’une importante partie de son territoire, tant au Nord qu’au Sud. En particulier, l’Espagne franquiste maintient sous son joug notre Sahara occidental et rien, pour l’instant, ne laisse présager qu’elle compte le rétrocéder à la mère-patrie… »

Il met en garde contre les manœuvres des puissances impérialistes et de certains pays frères qui, selon lui, « semblent bénir sous cape » cette opération de rapine. Il participera d’ailleurs à la Marche Verte en 1975, qui aboutira à la rétrocession du Sahara au Maroc par l’accord de Madrid.

6. Un parcours politique tumultueux.

Le PCM, autorisé par Mohammed V dès l’indépendance en 1956, est à nouveau interdit en 1959 par le gouvernement progressiste d’Abdallah Ibrahim. Ali Yata et ses camarades mènent alors une activité clandestine remarquable. Le parti renaît sous le nom de Parti de la Libération et du Socialisme (PLS), qui sera à son tour interdit en 1969 après seulement 14 mois de légalité.

Il faut attendre 1974 pour qu’Ali Yata obtienne la légalité du parti sous sa dénomination actuelle : le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS). Il en restera le secrétaire général jusqu’à son décès.

Dès les années 1970, Ali Yata se distingue par son pragmatisme. À travers son quotidien Al Bayane, il lance le concept de « révolution nationale démocratique », s’éloignant des idées socialistes importées de l’ex-URSS pour s’intégrer à sa société musulmane. Le communisme est abandonné ; le socialisme marocain doit être inspiré de la réalité du pays ou ne pas être.

7. Un démocrate intransigeant.

Vibrant démocrate, Ali Yata s’est rangé dans l’opposition et a longtemps milité pour une nouvelle forme de monarchie. Il s’est notamment opposé à Hassan II concernant la réduction de l’âge d’accession au trône pour le prince héritier (passant de 18 à 16 ans), déclarant : « Cet âge ne permet à aucune personne d’avoir les conditions de la maturité suffisante pour diriger un pays. »

Il a eu à se heurter à la colère du roi Hassan II, jusqu’à la Marche Verte où il décida de participer, marquant un tournant dans ses relations avec le Palais.

L’écrivain et journaliste Bahi Mohamed Ahmed témoigne : « En ces années de grandes turbulences, nous avions la profonde conviction que le leader révolutionnaire idéal pour le Maroc s’appelait bel et bien Ali Yata. Nous voyions en lui l’homme de principes qui a toujours su se placer au-dessus de la mêlée. »

8. L’unioniste pragmatique.

Fidèle à l’action syndicale unitaire au sein de l’Union Marocaine du Travail (UMT), Ali Yata s’est toujours opposé à l’émergence de nouvelles structures syndicales susceptibles d’accentuer les divisions de la classe ouvrière.

Il a lancé plusieurs publications militantes durant les années cinquante : Al Watan, Al Amal (en français), Al Jamahir (en arabe) et la revue Al Mabadia (Les principes). Après l’indépendance, il lance Al Moukafih et Al Kifah Al Watani.

Ali Yata aura le mérite, grâce à sa clairvoyance et à sa patience, d’avoir contribué à la création de la Koutla démocratique et au retour de l’USFP à de meilleurs sentiments. Malheureusement, il ne vivra pas l’avènement du gouvernement d’alternance auquel il a activement contribué en usant de la forte amitié qui le liait au Tangérois Abderrahmane Youssoufi.

9. Un héritage toujours vivant.

Ali Yata nous a quittés le 13 août 1997, fauché tragiquement par une voiture. Il laisse derrière lui un parti, le PPS, qui obtient 18 sièges au Parlement en 2011 sous la direction de Nabil Benabdallah.

Les observateurs estiment que « le communisme et l’idéologie marxiste-léniniste au Maroc se sont identifiés au camarade Ali Yata ». Militant de la première heure qui refusait les postes honorifiques, il se mettait spontanément du côté de la classe ouvrière, en une période marquée par tant d’assassinats, d’enlèvements et de scissions successives.

Comme l’écrit Abdeslam Seddiki : « Il appartient aujourd’hui, à notre parti, à travers notamment la Fondation Ali Yata, de réunir tous les écrits de Si Ali, de les faire connaître aux jeunes militants et à l’ensemble des citoyens, d’en faire une source d’inspiration pour agir efficacement sur le réel et peser avec force sur le cours de l’histoire dans le sens de l’édification d’une société de justice sociale, de démocratie authentique et de respect de la dignité humaine. »

Conclusion.

Ali Yata fut un homme de conviction, un combattant de l’ombre et de la lumière, dont la vie entière fut un sacrifice pour les idéaux de liberté, de justice et de dignité. Il a marqué l’Histoire du Maroc par son courage politique, son intransigeance sur les libertés, les droits des citoyens et la défense des couches démunies. Sa voix, qui portait celle des sans-voix, continue de résonner à travers ses écrits et l’héritage qu’il a légué aux générations futures.

Que la terre lui soit légère, et que son âme repose en paix.

En ce 13 août 2026, nous célébrons la mémoire d’un grand homme, 29 ans après sa disparition.

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