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Le discours dans le discours. Ce que le silence royal du 29 juillet nous dit du Maroc qui vient

Par : Hédi KENDIRE

Par : Hédi KENDIRE 

C’est rare qu’une absence pèse davantage qu’une présence aussi prestigieuse soit-elle. Le 29 juillet 2026, à la veille du vingt-septième anniversaire de son accession au Trône, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a prononcé un discours de près de huit minutes de lecture où il a été question de croissance, de souveraineté industrielle, d’hydrogène vert, de protection sociale, de financement des PME, de législatives et de stabilité. Il n’y a pas été question du Sahara. Pas une fois. Ni « Sahara marocain », ni « provinces du Sud », ni « intégrité territoriale », ni « première cause nationale ». Le mot n’y est pas. ABSENCE.

Ceux qui liront cela comme un oubli n’ont rien compris à la grammaire du pouvoir marocain. Un discours du Trône ne s’écrit pas, il se cisèle. Chaque incise y est arbitrée, chaque adjectif y est un acte diplomatique. On n’oublie pas, dans ce texte-là, ce qui a structuré vingt-sept ans de parole royale et cinquante ans de vie nationale. On le retire. Et l’on retire pour signifier.

Le seul point d’appui subsiste, discret, presque enfoui : l’hommage aux Forces Armées Royales, à la Gendarmerie, aux Forces Auxiliaires, mobilisées « à défendre l’unité nationale ». Et surtout cette formule, glissée dans le développement sur le développement territorial intégré : que les programmes « englobent toutes les régions, sans exception aucune ». Voilà le discours dans le discours. Le Sahara n’est plus un dossier ; il est une adresse postale. Il n’est plus une cause ; il est une ligne budgétaire. Il est devenu Oujda, il est devenu Fès, il est devenu Béni Mellal : un territoire qu’on équipe, qu’on désenclave et dont on discute les crédits.

Car c’est la loi la plus ancienne de la rhétorique politique : on n’argumente que ce qui est contesté. On ne plaide pas sa propriété devant sa propre famille. Le silence est ici la forme la plus achevée de l’appropriation. En cessant de dire le Sahara, le Souverain l’a dit définitivement.

Octobre 2026 : la sortie du tunnel n’est pas la fin de la route

Ce silence n’est évidemment pas gratuit. Il arrive à quelques semaines d’une échéance que tout le monde à Rabat, à Alger, à Washington et à New York a inscrite au crayon rouge. La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 par onze voix, trois abstentions et une non-participation algérienne, a prolongé la MINURSO d’une seule année — jusqu’au 31 octobre 2026 — en échange d’une revue stratégique sur son avenir. Elle a consacré l’initiative marocaine d’autonomie comme base des négociations. Depuis janvier 2026, les cycles se sont enchaînés à Washington et à Madrid, sous une double houlette onusienne et américaine, dans un huis clos verrouillé. En avril, une équipe onusienne s’est rendue à Laâyoune ; le 30 avril, le Conseil a examiné trois hypothèses : le statu quo, la transformation en simple mission d’observation militaire, ou l’extinction progressive. Le mandat n’a pas bougé. La porte, elle, s’est entrouverte.

Il faut ici tenir deux vérités à la fois, et refuser le confort de n’en tenir qu’une.

La première : le processus est irréversible dans son orientation. Une mission créée en 1991 pour organiser un référendum que les résolutions onusiennes ne mentionnent plus depuis 2001 n’a plus d’objet identifiable. Washington la juge coûteuse et inefficace. Le Maroc n’a plus besoin de la MINURSO ; ce sont ses adversaires qui en ont besoin, parce qu’elle est le dernier bâtiment officiel où leur thèse dispose encore d’une boîte aux lettres. C’est leur « masmar J’ha « , le clou de Hodja…

La seconde, moins agréable : la fin d’une mission de paix n’est pas un tour de magie territorial. Le dispositif de défense marocain, l’Accord militaire n° 1, la bande tampon de cinq kilomètres, le corridor de Guerguerat, la surveillance du cessez-le-feu depuis sa rupture de 2020 — tout cela relève d’une architecture technique qui ne s’évapore pas avec un vote. Le segment de frontière que le Maroc partage avec l’Algérie au nord-est du territoire ne devient pas, par la seule vertu d’une résolution, une frontière apaisée : il devient une frontière nue. C’est-à-dire une frontière où deux armées se regardent sans intermédiaire onusien entre elles. Ce n’est pas une petite affaire. C’est même le principal risque des dix-huit mois qui viennent, et l’on aurait tort de le maquiller en formalité.

Le « caillou boumédiéniste » sera bien éjecté. Mais un caillou qu’on éjecte, cela fait aussi des éclats. Un régime qui a bâti sa légitimité extérieure sur un contentieux ne renonce pas à ce contentieux : il le déplace. Il le transporte ailleurs, dans la déstabilisation d’ambiance, la guerre informationnelle, les campagnes numériques, le harcèlement des enclaves, l’instrumentalisation migratoire. Nous en avons vu l’illustration à la fin du mois de juillet. Le Maroc doit se préparer non à la paix, mais à la mutation du conflit.

Le jour d’après, ou la fin des alibis

Voici pourtant l’essentiel, et c’est là que ce silence royal devient un programme.

Pendant cinquante ans, la première cause nationale a fonctionné comme un principe organisateur, mais aussi — soyons adultes — comme un extincteur de débat. Elle a permis de différer. Elle a permis de dire : plus tard. Plus tard l’école publique, plus tard l’hôpital, plus tard la justice fiscale, plus tard le monde rural, plus tard la jeunesse. Elle a permis surtout de disqualifier : celui qui critiquait la gestion d’un secteur se voyait rappeler l’existence d’un péril supérieur, et sommé de rentrer dans le rang de l’union sacrée. Combien de médiocrités se sont drapées dans le drapeau ? Combien de bilans indigents ont trouvé refuge derrière le sacré ?

Le jour où le dossier se referme, l’alibi se referme avec lui. Et le pays se retrouve seul face à ses chiffres. Une croissance de 4,9 % qui ne suffit toujours pas à absorber les cohortes de diplômés. Une jeunesse qui, à Sebta comme sur les réseaux, a signifié qu’elle ne se sentait plus attendue dans le projet national. Un stress hydrique structurel que deux bonnes campagnes agricoles ne doivent pas faire oublier. Une natalité qui décroche. Une école qui reste le plus grand chantier moral du Royaume. Un tissu de PME sous-financé, que le Souverain a d’ailleurs explicitement désigné dans son discours. Des inégalités territoriales que le mot « émergence » ne dissout pas. Et, dans quelques semaines, des élections dont beaucoup de Marocains n’attendent, hélas, à peu près rien.

Ce sont là des défis gigantesques. Ils ont ceci de commun qu’aucun d’eux ne se règle par un communiqué de victoire.

Une autonomie à la marocaine, ou rien

Reste la question du contenu. L’autonomie sera le maître mot du Maroc qui vient ; encore faut-il qu’elle soit écrite par des Marocains, pour des Marocains, selon la vision et les intérêts du Royaume. Nous n’allons pas brader cinquante ans de sacrifices — ceux des soldats, ceux des familles, ceux d’un pays entier qui a payé ce dossier au prix fort — pour nous voir imposer une configuration bancale qui remettrait en cause, demain ou dans vingt ans, l’unité effective et définitive du pays.

Une autonomie mal conçue serait un ver dans le fruit. Elle créerait un Royaume à deux vitesses institutionnelles, un statut d’exception qui appellerait mécaniquement des revendications ailleurs. Une autonomie bien conçue, à l’inverse, ne sera pas une greffe : elle sera la locomotive de la régionalisation avancée, restée à mi-chemin depuis 2015. Ce qui sera concédé au Sud en matière de décision locale, de fiscalité propre, de responsabilité des élus, de reddition des comptes, doit devenir l’horizon de Tanger, de Guelmim et de Figuig. C’est le seul montage qui protège l’unité au lieu de la fragiliser : non pas une région à part, mais un pays qui se décentralise à partir de sa région la plus scrutée.

Cela suppose de traiter, sans naïveté et sans esquive, ce que personne n’aime aborder : le partage exact des compétences, la place de la culture hassanie dans un ensemble national, le sort et la réintégration de ceux qui reviendront des camps, le démantèlement des rentes locales et des économies de proximité qui ont prospéré à l’ombre du contentieux.

Une relève, et un pot de départ digne

Il faudra des hommes et des femmes pour conduire cela. Et il faudra, en toute franchise, qu’une partie de ceux qui ont administré la période précédente sachent s’effacer. Non par ingratitude : beaucoup ont servi, certains ont servi admirablement, et ils méritent la reconnaissance de la Nation, les honneurs, un pot de départ digne. Mais celui qui a passé trente ans à faire de ce dossier un verrou contre la critique n’est pas l’homme qui saura vivre sans ce verrou. On ne demande pas au gardien d’une forteresse de dessiner la ville ouverte.

La période appelle d’autres profils : sans passif, sans réflexe de suspicion, sans cette manie de confondre le désaccord avec la déloyauté. Des gens d’abnégation, de vision et de modernité, capables de comprendre qu’un citoyen qui conteste un budget municipal n’attaque pas l’unité nationale.

Car c’est bien le cœur de l’affaire. Les Marocains méritent d’être des acteurs à part entière de ce nouvel espace, et non les spectateurs applaudissants d’une élite condescendante, satisfaite d’elle-même, et qui a souvent failli. Ils doivent pouvoir participer, proposer, se tromper, échouer, recommencer et apprendre. Le droit à l’erreur est le premier des droits politiques ; il est aussi celui qu’on leur a le plus obstinément refusé, au nom d’une gravité permanente qui n’avait plus lieu d’être. Sans retenue, sans autocensure — et sans que leur destin leur soit confisqué par ceux qui ont pris l’habitude de parler à leur place.

Le Roi, dans ce discours, a rappelé qu’il n’avait jamais recherché la consécration, et qu’un idéal de confiance devait l’emporter sur toute rhétorique nourrissant le désespoir. La monarchie a fait, une fois de plus, la démonstration de sa capacité à devancer le pays et à lui ouvrir un chemin. Il lui revient maintenant, comme elle sait le faire, d’arbitrer, de garantir et de responsabiliser.

Le Souverain a dit le Sahara en ne le disant pas. Aux Marocains, désormais, de dire le reste.

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