
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction : la problématique de l’équilibre.
Le paysage linguistique marocain ne se réduit pas à une simple diversité ; il est le miroir d’un conflit identitaire et d’une ambition développementale. Dans un pays dont la Constitution approuvée en juillet 2011 consacre le tamazight et l’arabe comme langues officielles, le Marocain se trouve contraint de naviguer dans un océan de langues fonctionnelles (français, anglais, espagnol). La question centrale que soulève cet article est la suivante : comment la langue peut-elle servir de pont entre l’attachement aux racines amazighes et l’ouverture sur le monde, sans se transformer en instrument de reproduction des inégalités de classe ?
I. La répartition fonctionnelle des langues… des outils de pouvoir, pas seulement de communication.
La cartographie de l’usage des langues au Maroc révèle un clivage manifeste entre le discours officiel et la réalité du terrain :
● Le tamazight : bien qu’étant langue officielle, sa présence reste massivement symbolique et identitaire, particulièrement dans les milieux ruraux et le sud du pays. Il porte une histoire millénaire, mais il est quasiment absent de l’administration centrale et de l’enseignement supérieur, ce qui en fait une « langue d’identité » mais pas une « langue de pouvoir ».
● L’arabe classique : il monopolise les sphères religieuse, juridique et éducative officielle, mais demeure une langue d’élites intellectuelles, déconnectée de la vie quotidienne.
● Le darija : c’est la langue maternelle effective d’environ 94 % des Marocains dans la communication orale, et la plus à même d’unifier la société. Pourtant, il souffre d’une stigmatisation (langue non officielle) et est exclu de l’éducation formelle, privant ses locuteurs d’une reconnaissance écrite de leur compétence orale.
● Le français : il domine le secteur administratif (surtout l’écrit), l’économie (banques et entreprises), et l’enseignement scientifique et technique. C’est la langue de la « bourgeoisie » et de « l’élite ouverte », mais il consacre une hégémonie cognitive et économique, car les classes populaires et rurales en sont largement exclues.
● L’anglais : il s’impose rapidement dans les universités privées et la recherche scientifique, en tant que langue de la révolution numérique, de l’intelligence artificielle et des références mondiales, ce qui en fait la « langue de l’avenir » par excellence.
II. La langue comme barrière de classe… une reproduction des inégalités sociales.
Les données statistiques révèlent une relation organique entre la langue et la classe sociale : alors que 43 % des catégories aisées maîtrisent le français, ce taux tombe à 6 % dans les classes populaires. Cette réalité signifie que la maîtrise du français et, dans une moindre mesure, de l’anglais n’est pas seulement une compétence, mais une clé d’accès aux grandes écoles, aux emplois prestigieux et aux cercles de décision.
C’est là que réside le paradoxe : alors que le Maroc investit dans la constitutionalisation de tamazight comme symbole de reconnaissance politique, l’espace public et productif reste régi par une logique francophone qui exclut les porteurs d’une identité amazighe authentique, les transformant en « citoyens de seconde zone » sur le marché du travail. Ainsi, la politique linguistique devient un outil de stratification sociale, déplaçant le conflit de la sphère ethnique vers la sphère socio-économique.
III. L’amazighité et l’ouverture… l’antagonisme est-il inévitable ?
Certains estiment que la promotion de tamazight pourrait isoler le Maroc de son environnement arabe et mondial. Pourtant, une analyse objective infirme cette hypothèse. Le tamazight n’est pas une langue de repli ; il est :
● Un levier identitaire qui donne au Marocain confiance en lui-même, lui permettant de s’ouvrir aux autres sans sentiment d’infériorité, à l’instar du modèle catalan, qui a su conjuguer préservation de sa langue locale et rayonnement mondial.
● Une mémoire collective, les recherches anthropologiques confirmant que la protection de tamazight préserve la diversité culturelle marocaine de la dissolution dans une mondialisation uniformisante.
Par conséquent, la vraie menace pour l’identité ne réside pas dans l’apprentissage de l’anglais ou du français, mais dans la transformation de tamazight en un simple « patrimoine muséifié ». L’ouverture souhaitable est celle qui s’ancre dans une fierté assumée des racines, et non dans un sentiment d’infériorité qui pousserait le Marocain à adopter les langues de l’autre en reniant son propre héritage.
IV. L’anglais et l’avenir… une révolution en attente.
Malgré la prédominance du français, un sondage récent indique que 78 % des jeunes Marocains considèrent la maîtrise de l’anglais comme une « nécessité vitale ». Cette tendance n’est pas un rejet du français, mais une réponse objective aux mutations mondiales : les grands laboratoires scientifiques, les plateformes technologiques et la liberté sur Internet sont tous en anglais. Cependant, le danger réside dans la transformation de l’anglais en nouvelle langue d’élite, où seuls les Marocains capables de l’apprendre -souvent issus des classes aisées- détiendront les clés de la modernité, laissant derrière eux de larges franges de la population confinées à des espaces du tamazight et du darija marginalisés.
V. Vers un modèle intégrateur : le « Maroc polyglotte ».
Pour sortir de ces impasses, cet article propose une approche tridimensionnelle :
1. Réhabiliter le tamazight en l’intégrant réellement dans l’administration et l’enseignement obligatoire, non comme un symbole, mais comme une langue d’enseignement des sciences sociales et de l’histoire, afin qu’il soit vecteur de savoir et non simple conservatoire du patrimoine.
2. Généraliser l’anglais comme outil scientifique, parallèlement à l’enseignement des matières scientifiques, tout en mettant en place des mécanismes de soutien pédagogique en faveur des enfants des zones rurales et reculées, afin de briser le monopole de classe sur les langues internationales.
3. Libérer le darija de sa stigmatisation, en l’enseignant comme outil d’expression écrite aux premiers stades de la scolarité, car il constitue le pont naturel entre le tamazight et l’arabe, et entre la langue classique et la vie quotidienne.
Conclusion : l’identité en mouvement, non dans l’embaumement.
Le Marocain capable de préserver son identité amazighe tout en s’ouvrant au monde n’est pas une contradiction vivante, mais un Marocain aux outils multiples : il utilise le tamazight pour exprimer ses racines, l’anglais pour percer les mondes de la science, l’arabe pour nourrir son esprit, et le français pour s’inscrire durablement dans son environnement régional. Le véritable défi ne réside pas dans le choix d’une langue unique, mais dans une répartition équitable du pouvoir cognitif entre les langues, afin que la mondialisation ne soit pas l’apanage d’une seule classe, et que le tamazight ne reste pas confiné à la marginalisation. La construction de ce modèle pluraliste et équitable est la seule voie pour façonner un Maroc fort de son identité, respecté pour ses langues, et ouvert sans pour autant se dissoudre.



