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Fnideq – Sebta : quand la traversée devient une victoire

Par: Réda BAJOUDI*

Par: Réda BAJOUDI*

La migration irrégulière des jeunes Marocains ne se réduit ni à la pauvreté ni au chômage. Elle révèle également une crise de projection, une perte de confiance dans la mobilité sociale et un rapport profondément troublé à l’avenir.

Les images venues de Sebta interpellent autant par le nombre des arrivées que par l’âge de celles et ceux qui entreprennent la traversée. En quelques jours, plus de 1 500 personnes, majoritairement originaires du Maroc et parmi lesquelles figuraient de nombreux mineurs, ont rejoint la ville à la nage. Le bilan, encore évolutif, comprend également des décès et des disparitions.

Certaines images montrent des jeunes levant les doigts en signe de victoire. C’est notamment le cas de deux adolescentes qui affichent un bonheur difficile à comprendre, alors même qu’elles viennent de se jeter dans l’inconnu. Leur tenue de nage soignée, ainsi que l’appareil orthodontique porté par l’une d’elles, pourraient laisser penser qu’elles ne sont pas issues des catégories les plus défavorisées. Il convient toutefois de rester prudent, car l’apparence ne permet pas, à elle seule, de déterminer avec certitude l’origine sociale d’une personne.

Leur geste possède néanmoins une forte portée symbolique. Le simple fait d’avoir franchi la frontière semble être vécu comme une réussite en soi, avant même d’avoir trouvé un logement, une formation, un emploi ou une place stable dans la société d’accueil. Cette scène révèle ainsi la puissance de l’imaginaire migratoire : atteindre l’Europe paraît déjà constituer une victoire, indépendamment des difficultés et des incertitudes qui commencent après la traversée.

C’est précisément ce paradoxe qu’il convient d’interroger. Un pays qui progresse, mais des jeunes qui ne se projettent plus

Le Maroc est un pays stable. Son économie a enregistré une croissance estimée à 4,9 % en 2025, soit sa meilleure performance depuis une décennie. Le Royaume a développé des secteurs industriels importants dans l’automobile, l’aéronautique, le câblage, les énergies renouvelables et les services. Son industrie automobile attire de nouveaux investissements et se rapproche d’une capacité annuelle dépassant le million de véhicules.

Mais les performances macroéconomiques et l’expérience individuelle ne coïncident pas nécessairement. La création de richesses ne garantit ni leur diffusion équitable, ni la qualité des emplois, ni la possibilité, pour chaque jeune, de se représenter un parcours crédible vers l’autonomie.

En 2025, le chômage atteignait encore 37,2 % parmi les Marocains âgés de 15 à 24 ans. Les diplômés étaient également fortement touchés. Le développement industriel est donc réel, mais il ne suffit pas toujours à créer un sentiment de mobilité sociale accessible, prévisible et fondée sur le mérite.

Le paradoxe pourrait ainsi être formulé de la manière suivante : le pays avance, mais une partie de sa jeunesse ne voit pas clairement comment avancer avec lui.

Le désir de partir dépasse les catégories défavorisées

La migration ne concerne pas uniquement les personnes les plus pauvres. Une enquête d’Arab Barometer, réalisée auprès de plus de 2 400 Marocains, révèle que 35 % de la population avait déjà envisagé de quitter le pays. Cette proportion atteignait 55 % chez les jeunes âgés de 18 à 29 ans.

Plus significatif encore, les personnes ayant suivi des études supérieures étaient davantage susceptibles d’avoir envisagé l’émigration que les moins diplômées. Les raisons économiques arrivaient en tête, avec 45 %, mais elles n’étaient pas les seules : les opportunités éducatives représentaient 18 %, la corruption 15 % et les considérations politiques 13 %. Plus de la moitié des personnes envisageant d’émigrer affirmaient qu’elles pourraient partir même sans disposer des documents nécessaires.

Ces données montrent que nous ne sommes pas seulement face à une fuite de la pauvreté. Nous sommes également confrontés à un imaginaire migratoire transversal, présent chez des jeunes instruits et parfois issus de familles relativement stables.

L’Europe ne représente pas uniquement la promesse d’un salaire plus élevé. Elle symbolise aussi l’autonomie, la liberté de mouvement et la reconnaissance sociale.

Une partie de la jeunesse ne croit plus suffisamment que les études, la patience, le travail et la persévérance permettront d’obtenir, au Maroc, des résultats proportionnels aux sacrifices consentis. Elle imagine, à tort ou à raison, que les mêmes efforts seront mieux reconnus et davantage récompensés de l’autre côté de la Méditerranée.

La réflexion doit alors porter sur la confiance dans les institutions, la transparence des recrutements, la qualité des premiers emplois, le niveau des salaires, l’orientation professionnelle et la possibilité de progresser sans dépendre de relations personnelles.

Elle doit également prendre en compte la hausse continue du coût de la vie, qui rend les faibles rémunérations de moins en moins attractives. Ce décalage entre les salaires proposés et les dépenses quotidiennes explique en partie la réticence de nombreux jeunes à accepter certains emplois dans l’industrie, notamment dans les usines, ou dans le secteur agricole.

La théorie des « aspirations et capacités », développée dans les études migratoires, montre d’ailleurs que le développement économique ne réduit pas nécessairement, dans un premier temps, le désir d’émigrer. L’éducation, l’information et l’élévation des aspirations peuvent, au contraire, accentuer l’envie de mobilité lorsque les possibilités locales paraissent insuffisantes.

La responsabilité de la famille et de l’école

La famille et l’école jouent également un rôle essentiel. Il faut cependant éviter le jugement global selon lequel toute une génération serait « gâtée ».

La véritable question consiste plutôt à savoir si l’éducation familiale transmet suffisamment l’autonomie, le sens des responsabilités, la tolérance à la frustration et la capacité à différer la satisfaction. Protéger un enfant ne devrait pas signifier lui éviter systématiquement toute difficulté, toute conséquence de ses actes ou toute prise de responsabilité.

De son côté, l’école ne peut se contenter de transmettre des connaissances et de préparer aux examens. Elle doit former des jeunes capables d’analyser les informations reçues, de développer leur esprit critique, de résoudre des problèmes, de travailler en groupe, de prendre des initiatives et de mener un projet jusqu’à son terme.

Elle doit également leur apprendre à faire face à l’échec sans considérer que toute difficulté justifie l’abandon.

La résilience ne se développe ni dans les discours moralisateurs ni par la souffrance imposée. Elle se construit progressivement par l’expérience, l’effort accompagné, la responsabilité réelle et la possibilité de constater que les compétences acquises conduisent à des résultats concrets.

Mais l’éducation à l’effort ne peut être crédible que si l’effort est effectivement récompensé. On ne peut demander aux jeunes de croire au mérite si leurs expériences leur donnent le sentiment que les diplômes, le travail et la persévérance ne garantissent ni l’accès à l’emploi ni la progression sociale.

L’enclavement nourrit le mythe de l’Eldorado

L’une des causes les moins discutées de cet imaginaire migratoire réside dans l’absence de possibilités de mobilité légale accessibles aux jeunes des catégories populaires et moyennes.

Pour une grande partie de la jeunesse marocaine, voyager quelques semaines en Europe, participer à un échange, effectuer un stage ou occuper un emploi saisonnier légal demeure extrêmement difficile. L’Europe est géographiquement proche et omniprésente sur les réseaux sociaux, mais elle reste souvent inaccessible sur le plan administratif.

Cet enclavement nourrit le fantasme. Lorsqu’une destination ne peut être découverte dans des conditions normales, elle devient plus facilement un Eldorado. Les réseaux sociaux montrent les salaires, les voyages et les réussites, mais beaucoup moins les loyers élevés, la solitude, les discriminations, la précarité administrative ou les emplois pénibles.

L’Europe imaginée finit ainsi par prendre le dessus sur l’Europe réelle.

La réponse ne peut donc pas être uniquement sécuritaire. Le Maroc et l’Union européenne devraient développer un véritable programme de mobilité destiné aux jeunes : visas temporaires simplifiés, stages, formations en alternance, emplois saisonniers encadrés, volontariat, échanges culturels et bourses de voyage.

Il faudra toutefois accepter qu’au début de tels programmes, certains bénéficiaires cherchent à prolonger leur séjour ou à rester en Europe. Ce risque ne doit pas conduire à renoncer à la mobilité légale. Au contraire, la possibilité de retourner au Maroc tout en conservant des perspectives de voyager de nouveau vers l’Europe pourrait encourager une véritable mobilité circulaire.

Aujourd’hui, l’enclavement administratif pousse parfois les personnes ayant émigré irrégulièrement à rester en Europe, même lorsqu’elles n’y disposent d’aucune perspective professionnelle ou sociale durable. Elles hésitent à rentrer au Maroc parce qu’elles savent qu’un retour ultérieur vers l’Europe leur sera extrêmement difficile, voire impossible.

L’ouverture de voies légales, temporaires et renouvelables contribuerait ainsi à réduire cette logique de non-retour et à faire de la mobilité une expérience réversible plutôt qu’une rupture définitive.

Une formule inspirée de l’esprit de l’Interrail pourrait permettre à de jeunes Marocains, y compris à ceux qui ne suivent pas d’études universitaires, de découvrir plusieurs pays européens dans un cadre légal, temporaire et accompagné. Cette mobilité circulaire leur donnerait la possibilité de confronter leurs représentations à la réalité, d’acquérir des compétences et de revenir au Maroc avec une expérience valorisable.

Je me souviens d’ailleurs d’une époque où de jeunes lycéens marocains achetaient des cartes Interrail, voyageaient à travers l’Europe, travaillaient pendant l’été, notamment dans les champs, puis rentraient au Maroc pour poursuivre leurs études. Ces expériences contribuaient à leur autonomie, à leur ouverture sur le monde et à leur développement personnel.

Elles permettaient surtout de replacer la migration dans une logique de choix et de mobilité temporaire, plutôt que de la présenter comme une rupture définitive ou comme l’unique voie possible vers un avenir meilleur.

Le meilleur moyen de déconstruire le mythe de l’Eldorado n’est peut-être pas d’interdire toute mobilité, mais de permettre une mobilité réelle, temporaire, légale et organisée.

Reconstruire la confiance dans l’avenir du Maroc

La question de Sebta ne doit pas conduire à choisir entre deux explications simplistes : accuser exclusivement l’État de ne rien offrir aux jeunes ou accuser exclusivement les jeunes de manquer de volonté.

Le phénomène résulte de la rencontre entre des obstacles objectifs et des représentations subjectives : chômage élevé, emplois parfois peu attractifs, faiblesse des salaires, insuffisance de l’orientation, inégalités territoriales, comparaison sociale permanente, récits migratoires idéalisés et difficulté à se projeter dans un parcours national crédible.

Le véritable défi consiste à reconstruire un lien visible entre l’effort, la compétence, la dignité et la progression sociale.

Un pays peut être stable, attirer les investissements et développer des industries performantes, tout en perdant la confiance d’une partie de sa jeunesse lorsque celle-ci ne se reconnaît pas dans les progrès annoncés ou ne parvient pas à en percevoir les effets dans sa propre vie.

La réussite ne consistera donc pas seulement à empêcher les jeunes d’atteindre Sebta. Elle consistera à faire en sorte que partir ne leur apparaisse plus comme l’unique manière de prendre leur vie en main, de devenir adultes ou de construire un avenir.

Car partir peut être un choix, une expérience ou une ambition. Mais partir ne devrait jamais apparaître comme l’unique manière de commencer sa vie.

*Conseiller en politique stratégique

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