
Par: Mohammed EL QANDIL*

Il y a des livres qui nous traversent comme l’éclair. D’autres qui creusent profond dans les sillons du cœur.
Les premiers peuplent la vie. Les seconds nous donnent une autre.
****
Tout près d’un livre, les mains tremblent. Les lèvres prient, souvent, pour ne pas tomber sur un mot de trop.
Un mot qui raconte l’oubli de soi dans l’autre.
****
Je regagne toujours ma chambre à l’heure précise. J’organise ce qui reste de la journée dans le silence des êtres : Quelques livres disséminés par la curiosité ; la table, au coin, qui attend la venue de l’encre sur le papier du mystère. Et puis ce petit morceau de rêve, d’où à l’imprévu, je tire la succulence de se trouver ailleurs. Ailleurs que dans cette chambre petite.
****
Il y a des livres qui crient. Leurs mots ne sont pas de ceux qu’on écrit facilement. Qu’on supporte facilement. Les blessures qu’ils portent viennent d’un réel nommé sur les visages de ceux dont ils parlent.
Ces livres crient : les images qu’ils brandissent figent les rêves sur des bouches muettes de trop d’amour.
****
D’autres livres vivent dans le silence. Les lire, c’est passer de l’autre côté de ce même silence, là où une clairière blanche se chargera de tisser les mots de celui qui parle et celui qui contemple l’arrivée de la douleur, avec un sourire presque imperceptible.
****
Un livre peut mener à la mort. Un autre peut autoriser, encore, la joie de vivre.
****
Elle avait toujours suscité mon attention. Elle regardait les livres comme un obstacle à la vie. A la vraie vie, dit-elle !
Elle disait que le nombre de pages, le style alambiqué, l’univers démesuré et mystérieux d’un auteur…peuvent résorber la sensation de beauté devant une fleur, un visage laminé par le temps, un arbre qui escalade le ciel, une étoile qui décrit l’enfance…
« -Rien ne remplace le cru, ce qui frappe de front, ce qui nous regagne dans un moment de surprise ou d’étonnement. La vie est faite pour être vécue non pour être transcrite ! », croit-elle sans sourciller.
Comment ne pas lui donner raison quelquefois ?
****
Près d’un livre, j’ai toujours l’impression de quelqu’un qui me parle sans mots, qui me touche sans main, qui m’épie sans yeux.
Une sorte de présence aérienne, forte, imposante, invisible à l’œil nu.
Quelquefois, en tournant les pages, profondément ému par la beauté des êtres et des choses, une sorte de lumière remonte des lignes, suit les veines de ma main et s’y incruste comme un battement de cœur.
Seule la bénédiction d’une larme me rappelle au présent de l’instant.
****
Cette scène :
Dans l’Enfer de DANTE, Paolo et Francesca sont condamnés. Pour adultère. Au milieu des cercles concentriques, côte à côte, entourés de feu, ils sont en train de lire un livre. De savourer la beauté du voyage que les mots permettent, que les images rapprochent des yeux et des mains. Comme si l’insouciance était une offrande unique à ne pas rater. Comme si la passion interdite et l’amour de la lecture avaient trouvé l’expression la plus accomplie.
Rien dans l’allure du poème ne semble hésiter. Marquer une surprise.
Paolo et Francesca ont trouvé leur rédemption. Pour eux, l’Enfer est ailleurs.
*Poète, chercheur en littérature et arts plastiques /Inspecteur pédagogique



