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Le détroit de Gibraltar, ou la frontière invisible entre deux humanités

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

C’était un samedi, le 2 juillet 2016, vers 17 heures, heure marocaine. Le survol du détroit de Gibraltar — cette bande d’eau de quatorze kilomètres à peine qui sépare l’Afrique de l’Europe, deux continents, deux mondes, deux vitesses d’existence — résumait à lui seul toute la complexité de la condition humaine contemporaine. Une demi-heure de vol depuis Rabat, et l’on bascule d’un chez-soi chaleureux vers l’altérité, vers l’inconnu, vers ce regard de l’autre qui jauge, qui classe, qui condamne parfois avant même que l’on ait ouvert la bouche.

Car voilà le drame silencieux de notre époque : traverser une frontière, c’est souvent cesser d’être un homme pour devenir une catégorie. Un faciès. Une couleur. Une religion. Un accent. Et dans ce classement brutal, tout ce que l’on est — ses rêves, son intelligence, sa dignité, son histoire — s’efface derrière l’étiquette que l’autre vous colle sur le front dès le premier regard.

Un monde qui se ferme, des peurs qui grandissent.

Le phénomène n’est pas nouveau. La peur de l’étranger est aussi vieille que l’humanité elle-même. Mais ce qui est nouveau, ce qui est alarmant, c’est la vitesse à laquelle cette peur ancestrale s’institutionnalise, se normalise, se légitime politiquement et socialement dans des pays qui se targuaient hier encore d’être les porte-étendards des droits de l’homme.

En Europe, les partis d’extrême droite, jadis cantonnés aux marges honteuses du débat politique, siègent aujourd’hui dans les parlements, accèdent aux gouvernements, dictent l’agenda migratoire de nations entières. Leurs slogans, autrefois chuchotés dans des cercles fermés, s’affichent désormais en plein jour sur des affiches électorales et dans des discours télévisés. Le protectionnisme identitaire, le repli nationaliste, la rhétorique du « grand remplacement » ou de la « préférence nationale » ne sont plus des idées marginales : elles sont devenues des programmes de gouvernement.

Aux États-Unis, la politique de fermeture des frontières, les décrets anti-immigration, les discours sur l’invasion des étrangers ont fracturé durablement une société fondée sur le principe même du melting-pot. En Inde, les minorités musulmanes vivent sous la pression d’un nationalisme hindou de plus en plus agressif. En Chine, le sort réservé aux Ouïghours constitue ce que beaucoup d’organisations internationales n’hésitent plus à qualifier de crime contre l’humanité. Au Proche-Orient, les populations palestiniennes subissent depuis des décennies ce que la Cour internationale de Justice a qualifié d’actes pouvant relever du génocide. En Afrique même, la xénophobie frappe régulièrement des populations migrantes dans des pays qui ont pourtant connu eux-mêmes l’horreur de la colonisation et ses humiliations.

Le paradoxe est vertigineux : les nations qui ont été les plus martyrisées par le racisme et l’exclusion reproduisent parfois, à leur tour, les mêmes mécanismes d’exclusion envers ceux qui fuient la misère ou la guerre.

Xénophobie, racisme, antisémitisme, islamophobie — les mille visages d’une même haine.

Peu importent les noms qu’on lui donne. La xénophobie, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, la haine ethnique ou confessionnelle, le mépris de classe ou la stigmatisation culturelle sont les multiples déclinaisons d’un même poison : le refus de reconnaître en l’autre un égal en humanité.

L’antisémitisme, que l’on croyait durablement banni des consciences après la Shoah et les procès de Nuremberg, a resurgi avec une virulence inquiétante sur les réseaux sociaux, dans les universités, dans les rues des grandes capitales européennes. L’islamophobie, exacerbée par les attentats terroristes et instrumentalisée par des politiques sans scrupules, a transformé des millions de musulmans en suspects permanents dans des pays où ils sont nés, ont grandi et ont construit leur vie. Le racisme anti-noir, mis en lumière avec une brutalité crue par les images de la mort de George Floyd en 2020, a rappelé que les États-Unis n’avaient toujours pas soldé leur dette historique envers les descendants d’esclaves. La haine des Roms en Europe centrale, le rejet des Rohingyas en Birmanie, la persécution des minorités chrétiennes dans plusieurs pays du Moyen-Orient — la liste est longue, et elle s’allonge chaque année.

Ce qui est particulièrement troublant, c’est la manière dont les réseaux sociaux ont offert à cette haine une caisse de résonance planétaire et instantanée. Une rumeur, un montage vidéo, un tweet incendiaire peuvent désormais enflammer des quartiers, déclencher des pogroms ou alimenter des campagnes de harcèlement massif en quelques heures. L’algorithme de la haine est devenu plus rapide que celui de la raison.

Un vide juridique mondial qui appelle une réponse universelle.

Face à cette montée des périls, les outils juridiques existants montrent leurs limites. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, reste un texte fondateur d’une portée morale immense, mais son caractère non contraignant en fait une armure sans épée. La Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1965), la Convention contre le génocide (1948), les diverses résolutions onusiennes contre le racisme et la xénophobie — tous ces instruments existent, mais leur application reste désespérément inégale, soumise aux rapports de force entre nations et aux intérêts géopolitiques des puissants.

L’idée d’une nouvelle Charte universelle des droits humains — plus inclusive, plus contraignante, plus adaptée aux réalités du XXIe siècle — mérite d’être posée avec tout le sérieux qu’elle requiert. Une charte qui intègrerait explicitement la lutte contre toutes les formes de haine, qu’elles soient raciales, religieuses, culturelles, économiques ou numériques. Une charte qui reconnaîtrait le droit à la dignité dans la mobilité, le droit à n’être pas réduit à sa couleur de peau ou à son passeport. Une charte qui donnerait enfin des dents à la justice internationale face aux États qui instrumentalisent la haine de l’étranger à des fins électorales.

Car le problème est précisément là : si la haine s’institutionnalise, la réponse doit elle aussi s’institutionnaliser. On ne combat pas une loi par un sentiment, ni un programme politique par une bonne intention. Il faut des mécanismes, des sanctions, des tribunaux, des traités.

Et pourtant, l’espoir existe.

Il serait injuste et inexact de ne peindre qu’un tableau sombre. Face à la montée des populismes, des millions d’hommes et de femmes résistent, manifestent, s’organisent, créent des associations, défendent des réfugiés, accueillent des étrangers, refusent de laisser la peur transformer leur humanité en forteresse. Des juges courageux invalident des lois discriminatoires. Des journalistes risquent leur liberté pour documenter les persécutions. Des artistes, des écrivains, des cinéastes maintiennent vivante la flamme de la fraternité universelle.

L’humanité a déjà su, par le passé, se ressaisir au bord du précipice. Elle a su, après les horreurs du nazisme et de l’apartheid, produire des textes fondateurs, inventer des institutions, construire des ponts là où il n’y avait que des murs. Elle en est encore capable aujourd’hui, à condition que les consciences s’éveillent avant que les tragédies ne les y contraignent.

Ce samedi 2 juillet 2016, en survolant le détroit de Gibraltar, il s’agissait d’un simple voyage en avion. Mais ce détroit-là n’est pas qu’une étendue d’eau. C’est le miroir de notre époque : une ligne de fracture entre ceux qui ont le droit de bouger librement dans le monde, et ceux pour qui chaque frontière est une épreuve, chaque douanier un juge, chaque regard un verdict.

Jusqu’à quand l’humanité acceptera-t-elle de se définir par ce qu’elle refuse plutôt que par ce qu’elle partage ?

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