ACTUALITÉLe K de le direNOS CHRONIQUEURSSOCIÉTÉ

Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Baccalauréat: le révélateur brutal de nos fragilités collectives

Par: Aziz DAOUDA

Chaque session du baccalauréat nous renvoie à la face ce que nous sommes réellement. Les 500 000 candidats qui se sont présentés cette année n’ont pas dérogé à une règle devenue presque une constante nationale: le bac n’est plus uniquement un examen scolaire, il est devenu un révélateur social, civique et moral.

Comme chaque année, les autorités ont mobilisé des moyens considérables pour sécuriser les épreuves : brouillage des communications, surveillance renforcée, contrôles numériques, sanctions exemplaires, campagnes de sensibilisation. L’arsenal est impressionnant. Pourtant, malgré tout cela, la fraude persiste. Elle change de forme, s’adapte, contourne les dispositifs et finit toujours par réapparaître. Une démonstration grandeur nature du gendarme qui accuse souvent, voire toujours, un certain retard sur le voleur.

Cette réalité pose une question fondamentale: le problème est-il réellement technique ou profondément sociétal ?

La fraude massive, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est jamais un simple acte individuel. Elle traduit une culture: une manière de considérer la réussite non comme le fruit d’un effort, mais comme un résultat à obtenir par n’importe quel moyen, fût‑il malhonnête. Elle révèle une relation abîmée au mérite, au travail, à l’éthique et à la responsabilité.

Plus grave encore, les déclarations de nombreux candidats à la sortie des examens interpellent: difficultés majeures de compréhension, pauvreté de l’expression, faiblesse du raisonnement, incapacité parfois à maîtriser des notions élémentaires après douze années de scolarité, sujets pauvrement ou simplement mal formulés. Le constat devient douloureux. Quel gâchis.

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser une jeunesse qui, au fond, est la première victime du système. Ces jeunes ne sont pas nés avec des carences intellectuelles; ils sont le produit d’un environnement éducatif, culturel et social qui les a progressivement fragilisés. Le problème dépasse largement la seule école.

Le bac révèle d’abord les fractures profondes de notre système éducatif: une école publique souvent épuisée, des programmes souvent déconnectés des réalités contemporaines, une pédagogie encore trop fondée sur la mémorisation mécanique plutôt que sur l’esprit critique, des enseignants sous pression ou parfois incompétents, des inégalités territoriales criantes entre villes et campagnes, entre établissements d’élite et écoles abandonnées. Le bac dévoile aussi quelque chose de plus profond: l’effondrement progressif de certains repères civiques et partant de certaines valeurs morales.

Comment demander à un élève de respecter les règles de l’examen lorsqu’il grandit dans un environnement où il observe quotidiennement le contournement des règles dans tant de domaines ? Individus et collectivité ont un rapport ambigu avec la loi et les règles. Ils craignent la loi sans nécessairement la respecter. Comment inculquer la culture du mérite dans une société où beaucoup pensent que les réseaux, les passe-droits ou la ruse comptent davantage que l’effort ? Autrefois, les enfants travaillaient l’été: une éducation à l’effort et au mérite encouragée par les parents ; aujourd’hui, cette pratique a largement disparu. Comment convaincre un adolescent que la triche est immorale lorsque l’espace public banalise parfois la fraude, l’incivilité ou l’absence de responsabilité collective ? L’école ne peut, à elle seule, réparer ce que la société produit.

Il existe également un malaise plus silencieux: notre rapport à la réussite scolaire. Le baccalauréat est devenu une obsession nationale. Une pression gigantesque repose sur des adolescents de dix‑sept ou dix‑huit ans. Pour beaucoup de familles, le bac représente bien plus qu’un diplôme. Il devient une question d’honneur social, de survie économique ou de reconnaissance familiale. Dans un tel contexte, certains finissent par considérer que le résultat importe davantage que le chemin emprunté pour y parvenir.

Le phénomène n’est évidemment pas exclusivement marocain. La fraude scolaire existe partout dans le monde. Mais les grandes nations éducatives ont compris une chose essentielle: la qualité d’un système ne se mesure pas seulement au taux de réussite, mais à la valeur réelle des compétences acquises. Or c’est précisément là que réside notre inquiétude.

Derrière les statistiques officielles se cache une interrogation plus grave. Formons‑ nous réellement des citoyens capables de réfléchir, d’innover, de produire, de débattre, de créer et de porter le développement du pays ? Ou sommes‑nous en train de fabriquer des générations anxieuses, fragilisées, exigeantes sans contrepartie et souvent déconnectées des exigences du monde moderne ?

Le véritable défi marocain n’est donc pas uniquement d’empêcher les téléphones d’entrer dans les salles d’examen. Le défi est de reconstruire une culture du savoir, de l’effort et de la responsabilité. Cela suppose plusieurs ruptures majeures.

D’abord, revaloriser l’enseignant. Aucun système éducatif au monde ne réussit lorsque ceux qui transmettent le savoir perdent leur prestige social, leur autorité morale ou des conditions de travail dignes.

Ensuite, réformer profondément les méthodes pédagogiques. Le monde a changé: les élèves ont désormais accès à l’information partout et immédiatement. L’école ne peut plus être un simple lieu de récitation ; elle doit devenir un espace d’intelligence, de créativité, de débat et de construction du raisonnement.

Il faut également réhabiliter l’éducation civique, non comme une matière secondaire apprise mécaniquement, mais comme une culture quotidienne du respect des règles, du bien commun et de la responsabilité individuelle.

Enfin, il faut avoir le courage d’affirmer que le baccalauréat ne peut pas être l’unique horizon de la réussite. Une nation moderne valorise aussi la formation professionnelle, les métiers techniques, les compétences pratiques et l’intelligence manuelle. Tous les jeunes ne sont pas destinés au même parcours académique, et il n’y a aucune honte à cela.

Le plus inquiétant serait enfin de considérer ces scènes annuelles comme normales : de s’habituer à la fraude, aux insuffisances et aux mêmes débats répétitifs chaque année. Une société qui banalise ses échecs finit par perdre sa capacité à se réformer.

Le baccalauréat marocain reste cependant une formidable opportunité : celle de regarder la réalité en face, sans complaisance mais sans fatalisme. Les solutions existent. Elles demandent du courage politique, de la cohérence éducative et surtout une volonté collective de remettre le mérite, le savoir et la citoyenneté au centre du projet national. Voilà un vaste programme pour le prochain exécutif mais nos partis sont ils capables d’en débattre courageusement?

Sinon, l’année prochaine, nous assisterons exactement au même spectacle : mêmes indignations, mêmes fraudes, mêmes faiblesses… les mêmes parents et élèves qui se plaignent, les mêmes sujets parfois ridicules et les mêmes regrets.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci