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Bac 2026 au Maroc: L’école marocaine surveille ce qu’elle n’a pas su enseigner

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

On leur enseigne pendant un an Antigone de Jean Anouilh, cette jeune femme qui refuse de courber l’échine devant l’arbitraire. Puis, au moment de l’examen, on leur demande en trente lignes si la femme a vraiment sa place dans la société. Pendant ce temps, deux mille appareils de détection sont déployés dans les centres pour traquer les téléphones allumés. Antigone vient de mourir une seconde fois, et personne ne bronche.

Ce n’est pas une anecdote. C’est le résumé exact de ce que le ministère de l’Éducation nationale inflige, avec une constance remarquable, à sa propre jeunesse scolaire. Un système qui punit ses élèves avant de les évaluer, qui surveille avant d’instruire, et qui confond le gadget technologique avec une politique éducative.

L’ARMEMENT AVANT LA PÉDAGOGIE

Pour la session du baccalauréat 2026, prévue les 4, 5 et 6 juin, le département Mohamed Saad Berrada a annoncé au Parlement un arsenal de mesures inédites : deux mille appareils électroniques de nouvelle génération permettant aux surveillants de détecter, depuis l’extérieur de la salle, si un téléphone portable est allumé à l’intérieur. Deux mille appareils. On imagine le budget. On imagine la réunion de présentation, les PowerPoint enthousiastes, les délégations satisfaites. Ce qu’on imagine moins, c’est la même énergie dépensée à revoir les programmes, à revaloriser les enseignants, à réduire des classes surchargées.

Car lors des sessions précédentes, le ministère avait déjà déployé le brouillage des réseaux, les fouilles renforcées et la sensibilisation des candidats aux risques pénaux encourus. Visiblement, ces mesures sont loin de dissuader les tricheurs. La conclusion logique de toute institution soucieuse d’efficacité aurait été de s’interroger sur les causes profondes du phénomène. La conclusion du ministère a été de commander deux mille appareils supplémentaires. C’est la logique de l’escalade punitive : quand le remède ne guérit pas, on double la dose, sans jamais interroger le diagnostic.

102 000 SUSPECTS

Dans la seule région de Casablanca-Settat, 102 520 candidats ont passé les épreuves de la session normale du baccalauréat 2025, dont les filles représentent 53,65 % du total. Ce sont ces mêmes filles — majoritaires, rappelons-le, et statistiquement plus méritantes — qui ont été soumises à des fouilles corporelles poussées, décrites par de nombreux témoignages comme dégradantes. L’État a donc décidé que ses meilleures candidates devaient entrer en salle d’examen comme on entre dans une zone de rétention. La présomption d’innocence, principe universel, s’arrête apparemment aux portes du lycée.

Des individus ont bien été interpellés à Agadir, à Al Hoceima pour avoir géré des réseaux WhatsApp destinés à distribuer les réponses moyennant argent. Ces faits sont réels, et ils sont graves. La fraude organisée est une injustice faite aux élèves honnêtes, une atteinte à l’équité à laquelle tout système éducatif doit aspirer. Mais confondre quelques cas avérés de fraude organisée avec l’ensemble d’une génération de bacheliers, c’est une faute morale autant qu’une erreur de méthode. On ne vient pas à bout d’une injustice en en créant d’autres.

L’ÉPREUVE PUNITIVE

La violence faite aux élèves n’est pas que dans le zèle “ technologique “ . Elle est aussi dans les copies. Les épreuves scientifiques étalées sur quatorze pages à traiter en trois heures relèvent moins de l’évaluation que du test d’endurance. On ne mesure plus ce qu’un élève sait : on mesure combien de temps il peut survivre à sa propre épreuve. La physique-chimie marocaine, matière phare des filières scientifiques qui regroupent plus de 85 % des candidats, est devenue un parcours du combattant arithmétique dont la densité décourage même les mieux préparés.

Et côté français, la matière où l’on étudie Antigone, fille de Sophocle et d’Anouilh, enfant de la résistance et de la conscience morale, on demande aux candidats de rédiger quelques paragraphes pour dire si la femme mérite sa place dans la société. En trente lignes maximum. Anouilh a écrit sa pièce en 1942, sous l’Occupation nazie, précisément pour dire que certaines questions ne se répondent pas en trente lignes ; qu’elles se paient de sa vie. Qu’est-il arrivé à l’inspecteur qui a validé ce sujet ? Probablement rien. Il a écrit son rapport, coché ses cases, et Antigone est morte une deuxième fois sans faire de bruit.

La question posée n’est pas seulement indigne du texte étudié : elle est indigne de l’élève qui l’a lu. C’est Créon qui a conçu le sujet.

LA RESPONSABILITÉ EST PLURIELLE

Il serait commode d’en faire porter le poids sur un seul ministère. La réalité est plus complexe, et plus inconfortable. Les concepteurs des sujets d’examen portent leur part : une épreuve de français qui infantilise après une œuvre qui exalte, c’est une trahison pédagogique. Les inspecteurs qui valident sans sourciller des cahiers de quatorze pages partagent la faute. Les familles qui préparent leurs enfants à la triche comme à une stratégie de survie face à un système perçu comme injuste ont leur propre aveu à faire. Et la société, enfin, qui a normalisé la fraude au point d’en faire un marché, avec ses filières, ses tarifs, ses WhatsApp dédiés, n’est pas en reste.

Mais la responsabilité première reste institutionnelle. C’est l’État qui fixe le cadre, qui définit ce que vaut un diplôme, ce que signifie réussir, dans quelle atmosphère les jeunes affrontent le moment le plus décisif de leur scolarité. Quand ce cadre est perçu comme injuste — et il l’est, souvent légitimement — la fraude n’est plus seulement une déviance : elle devient, pour certains, une réponse à l’iniquité réelle ou supposée du système. On ne combat pas une injustice perçue par la surveillance : on la combat par la justice.

ÉDUQUER, NON SURVEILLER

La réforme profonde dont l’école marocaine a besoin ne se décrète pas depuis un pupitre parlementaire. Elle se construit avec les enseignants, ces professionnels qui voient chaque jour ce que les statistiques ne racontent pas. Elle s’élabore avec des sociologues capables de lire les fractures sociales derrière les taux de fraude, avec des psychologues scolaires, avec les familles et, surtout, avec les élèves eux-mêmes ; ces adolescents que l’on traite en suspects alors qu’ils méritent d’être des interlocuteurs.

Antigone, dans la pièce d’Anouilh, dit à Créon : « Je suis là pour vous dire non et pour mourir. » L’école marocaine est en train de dire non à ses propres élèves. La différence, c’est qu’elle, elle ne mourra pas. Ce sont les vocations, les confiances et les avenirs qui mourront à sa place. Et aucun des deux mille appareils de détection ne sera capable de le mesurer.

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