KALÉIDOSCOPENOS CHRONIQUEURS

Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Oxford, Al Quaraouiyine ou le mystère du décrochage

Par: Aziz DAOUDA

Voilà bientôt dix jours que je marche dans Oxford. Quel plaisir d’y déambuler. Dix jours à arpenter ses ruelles étroites, à me frotter à ses murs en pierre, à respirer ses jardins impeccables et ses collèges centenaires aux murailles majestueuses. Dix jours à entrer dans des bibliothèques où le silence ressemble à une religion. Dix jours à visiter des musées gratuits, ouverts à tous, riches d’objets, d’idées et de mémoire humaine. Ici, la connaissance n’est pas enfermée. Elle circule. Elle se partage. Elle se respire. Elle vit.

Chaque musée est une leçon d’humilité. On y voit l’histoire de l’humanité racontée avec soin, délicatesse, patience et fierté. On y passe des heures sans fatigue. En sortant, on a envie d’y revenir. Le jardin botanique lui-même semble être une invitation permanente à comprendre la terre, les plantes, le vivant, l’univers, le lointain.

Mais depuis dix jours aussi, une question me poursuit. Elle m’a frappé brutalement au musée de la science lorsque j’y ai découvert des astrolabes venus de chez nous, du Maroc, du monde musulman. Là, exposés avec respect, comme des symboles d’une époque où nous étions parmi les producteurs du savoir mondial.

Alors une interrogation devient obsession: comment avons-nous perdu cette avance ?

Il faut rappeler une vérité historique souvent oubliée: l’Université Al Quaraouiyine à Fès, fut la première université du monde. À une époque où une grande partie de l’Europe vivait encore dans les obscurités du Moyen Âge, Fès rayonnait déjà par la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la philosophie et les sciences du langage. Des savants y enseignaient pendant que l’Europe apprenait encore à structurer ses institutions du savoir.

Dans les cartes mondiales retraçant l’histoire de la connaissance humaine, Fès apparaît bel et bien comme l’un des grands centres intellectuels de l’humanité.

Alors que s’est-il passé ?

À quel moment Oxford et Cambridge ont-elles pris le dessus ? Pourquoi ici les sciences ont-elles continué à progresser alors que chez nous l’élan s’est progressivement arrêté?

Pourquoi l’Europe a-t-elle transformé les universités en moteurs permanents d’innovation et de développement pendant que nous avons fini par sanctuariser, sacraliser, le passé au lieu de construire l’avenir ?

La réponse ne peut pas être simpliste. Aucun peuple ne décline du jour au lendemain par accident. Aucune civilisation ne s’effondre par hasard.

Le décrochage du monde musulman, et particulièrement marocain, est le résultat d’un long processus historique auquel des acteurs puissants ont contribué.

D’abord, il y eut la fermeture progressive de l’esprit critique. Pendant des siècles, le monde musulman avait fait de la curiosité intellectuelle une valeur centrale. On traduisait les Grecs, les Perses, les Indiens. On débattait. On expérimentait. On écrivait, on enseignait. Le savant avait du prestige. Le doute était permis, admiré. Puis, peu à peu, la peur du changement et le conservatisme ont remplacé la dynamique intellectuelle. Les savants sont condamnés, tués, écorchés, leurs livres brûlés. L’enseignement s’est réduit à la répétition plutôt qu’à l’invention.

Pendant ce temps, l’Europe connaissait la Renaissance, puis la révolution scientifique, puis les Lumières. Oxford et d’autres universités européennes ont compris une chose essentielle: une université n’est pas seulement un lieu de transmission d’un savoir figé, c’est un lieu de production du savoir et d’innovation.

Chez eux, les bibliothèques sont devenues des cathédrales modernes. Ici, on continue de considérer le livre comme un objet secondaire. Là-bas, la recherche a été financée, protégée, encouragée. Chez nous, à aujourd’hui combien de chercheurs vivent encore dans la précarité et l’indifférence ?

Mais il y a plus profond encore.

Oxford impressionne par une chose rare: la continuité.

Ici, les traditions n’ont pas été détruites au nom de la modernité. Elles ont été intégrées à elle. Les étudiants portent fièrement encore une tenue spécifique noire pour les examens et des oeillets à la boutonnière. Les professeurs continuent à revêtir leurs robes universitaires séculaires. Les rites académiques subsistent sans autre option. Et pourtant, personne ne considère cela comme incompatible avec l’innovation technologique ou scientifique. C’est peut-être là aussi l’une des grandes différences. Où sont passés les rituels d’antan Al Quaraouiyine qui ont inspiré l’ensemble des universités du monde ?

Nous avons aujourd’hui tendance à croire que la modernité exigerait de rompre brutalement avec nos traditions. Eux ont compris que l’identité peut être une force lorsqu’elle accompagne le progrès au lieu de le combattre.

Ici, les collèges sont respectés parce qu’ils incarnent une histoire vivante. Les bâtiments sont entretenus avec un soin presque sacré. Les étudiants semblent conscients qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Ils sont assis sur des bancs prestigieux. Le savoir n’est pas un simple outil d’ascension sociale; il est une mission collective.

Cela se ressent jusque dans les comportements. Les gens sont calmes, disciplinés, curieux, respectueux. Non parce qu’ils seraient naturellement supérieurs aux autres, mais parce que des siècles d’institutions solides ont façonné une culture du civisme et du respect de l’espace public.

Le vrai drame du monde musulman n’est peut-être pas seulement économique ou politique. Il est culturel. Nous avons cessé de protéger durablement nos institutions du savoir. Nous avons souvent remplacé la logique de mérite par celle des réseaux, la culture de la recherche par celle du diplôme, la patience scientifique par l’urgence politique.

Pendant que d’autres construisaient des bibliothèques, nous avons parfois construit des certitudes.
Mais tout n’est pas perdu.

Le plus fascinant à Oxford n’est pas sa richesse matérielle. C’est sa capacité à croire encore et toujours au savoir. À investir dans les livres, les musées, les laboratoires, les jardins, les étudiants et les enseignants comme on investirait dans l’avenir même de la nation.

La vraie question n’est donc pas seulement: pourquoi avons-nous décliné ?

La vraie question est sans doute: avons-nous encore la volonté de redevenir une civilisation qui produit du savoir plutôt qu’une société qui le consomme?

L’histoire montre une chose essentielle: aucune avance n’est éternelle. Ni celle des empires. Ni celle des universités. Ni celle des civilisations.

Fès a déjà illuminé le monde. Rien n’interdit qu’elle, Marrakech, Rabat, ou Ben Guerir le fasse à nouveau.

À condition de comprendre que le progrès ne se décrète pas. Il se construit dans les écoles, dans les bibliothèques, dans la liberté intellectuelle, dans le respect des enseignants, dans la protection de la science et dans la réconciliation entre identité et modernité.

Le vrai écart ne s’est pas creusé uniquement dans les budgets ou dans les infrastructures.

Il s’est creusé dans notre rapport au savoir.

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