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Les fêtes entre essence spirituelle et pressions économiques : comment préserver leur magie sans qu’elles deviennent un fardeau ?

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

La fête, une nécessité existentielle

Comme le disait Albert Camus : « Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un été invincible. » Les fêtes, à travers les pays et les époques, incarnent cet « été intérieur » qui arrache la communauté humaine à la monotonie du quotidien. Elles sont des rituels cycliques répondant au besoin fondamental de l’homme de dépasser le réel pour accéder à un sens plus grand, de renforcer les liens sociaux par cette « effervescence collective » décrite par Émile Durkheim. Mais lorsque ces célébrations se transforment en fardeau financier et en lutte contre les prix, elles risquent de perdre leur âme, voire de devenir des « quasi-péchés » qui alourdissent les cœurs avant même les tables.

Le Maroc : un modèle vivant de richesse festive et de défis contemporains

La culture des fêtes au Maroc a toujours été le reflet d’une identité unique, mêlant authenticité amazighe, profondeur islamique et héritages arabo-andalous. De l’Aïd el-Fitr avec ses pâtisseries (« cornes de gazelle ») et ses rituels comme le « Haq el-melh » (droit du sel), à l’Aïd el-Kébir symbolisant le sacrifice et la solidarité familiale, en passant par les « moussems » traditionnels (Tan-Tan) et le Nouvel An amazigh devenu officiel. Ces occasions constituaient un pont vital pour réintégrer les familles nucléaires dans le tissu de la grande famille, source de sécurité psychologique et d’appartenance collective.

Pourtant, ce riche patrimoine se heurte désormais à des mutations contemporaines : vie chère, marchandisation du sacré, phénomène du « paraître social » sur les réseaux sociaux, et même « l’évasion sociale » face aux questions familiales pesantes. Malgré tout, la fête demeure, au Maroc comme ailleurs, un moment de pardon et d’entraide.

La crise de 2026 : quand l’écart entre les chiffres officiels et la réalité explose.

Cette année, le contraste a atteint son paroxysme. Alors que le ministère de l’Agriculture affirmait une abondance de moutons – l’offre nationale dépassant la demande d’un à deux millions de têtes – les Marocains ont subi un « choc des prix ». Le seuil minimal d’un mouton a atteint 2 200 dirhams, grimpant jusqu’à 8 000 dirhams dans certains marchés, soit une hausse exceptionnelle par rapport aux années précédentes. Les citoyens n’ont pas ressenti l’effet des aides gouvernementales dépassant les 11 milliards de dirhams.

Le mystère a été levé : les intermédiaires – les « chnaqa » – achètent les bêtes aux éleveurs à bas prix pour les revendre à prix d’or dans les villes, exploitant l’absence d’un contrôle efficace sur les chaînes de distribution. À cela s’ajoutent la hausse du coût des aliments pour bétail due à la sécheresse successive et à l’instabilité climatique, renchérissant la charge sur les petits éleveurs et les consommateurs. Des appels populaires au boycott de l’achat des moutons ont émergé sous le hashtag « Khalih ibaabae » (laissez-le bêler), tandis que les déclarations du ministre Ahmed El Bouari étaient qualifiées de « matière à sarcasme » tant elles semblaient déconnectées du vécu quotidien.

Enseignements : comment rester fidèles à l’esprit de la fête ?

Si nous voulons que les fêtes restent des fêtes et non des « quasi-péchés », l’expérience marocaine de 2026 nous impose de dégager des conditions objectives :

1. Réformer les circuits de distribution et contrôler les marchés

Il ne suffit pas de fournir des moutons ou de subventionner les éleveurs si les intermédiaires dictent les prix. Il faut créer des marchés régionaux directs entre éleveurs et consommateurs, activer des mécanismes répressifs contre l’accaparement et les spéculations, et rendre obligatoire l’affichage du prix par tête.

2. Rationaliser la consommation et rejeter le paraître social

Médias, influenceurs et institutions religieuses doivent rappeler que l’essence de l’Aïd n’est ni la taille de la bête ni la somptuosité du caftan, mais la spiritualité, les liens de parenté et l’entraide. Une famille peut acheter un mouton plus jeune, ou partager une bête avec des voisins ou des proches, ranimant ainsi les valeurs de coopération.

3. Soutenir les petits éleveurs et sécuriser les aliments pour bétail

Investir dans les infrastructures du cheptel et fournir des aliments subventionnés aux petits éleveurs au moins six mois avant la saison garantit la stabilité des prix en amont.

4. Restaurer la dimension psychologique et spirituelle

La fête est une opportunité de pardon et d’apaisement des conflits, non de comparaisons sociales. Chaque famille doit établir un budget réaliste, sans céder aux pressions de la mode ou des vœux filmés. Il est essentiel de consacrer une partie des dépenses aux nécessiteux : si l’on ne peut acheter de mouton, nourrir un pauvre suffit.

5. Transparence gouvernementale, sans illusion

Les responsables ne doivent pas parler d’« abondance » que le citoyen ne ressent pas sur le terrain. Les statistiques seules trompent si elles ne s’accompagnent pas de mécanismes permettant d’accéder au consommateur final à des prix raisonnables.

Conclusion : l’homme est un être de fête, mais pas un être esclavagé par les prix

En définitive, les fêtes restent la preuve que l’homme, dans son essence, est un « être de célébration ». Mais la véritable célébration ne s’achète pas avec une fortune, ne se mesure pas au nombre de moutons, mais à la capacité d’une communauté à faire de l’événement un moment de rapprochement, de solidarité et de gratitude.

La crise de 2026 au Maroc n’est pas qu’une crise des prix ; c’est un appel retentissant à revoir notre rapport aux fêtes : sont-elles pour la consommation ou pour l’élévation ? Pour l’apparence ou pour la sincérité ? Il est temps de protéger notre joie contre les spéculations et les intentions mercantiles. Alors seulement, la fête restera une fête.

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