
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Avec Assaut contre la frontière, Leïla Slimani livre un texte court, presque fragile en apparence, mais politiquement chargé. Derrière l’intime, une question brûlante : à qui appartient la langue — et à qui appartient-on quand on ne parle pas celle qu’on devrait ?
Il y a, dans ce livre, quelque chose de dérangeant. Non pas par provocation, mais par lucidité. Slimani ne règle pas ses comptes : elle met à nu une fracture. Celle d’une écrivaine marocaine d’expression française qui ose dire, sans détour, son éloignement de la langue arabe.
Et ce geste, en soi, est politique.
Car dans les sociétés postcoloniales, la langue n’est jamais neutre. Elle classe, elle hiérarchise, elle accuse. Parler français, c’est souvent être soupçonné de trahison ; ne pas parler arabe, c’est risquer l’exil symbolique. Slimani marche sur cette ligne de crête, consciente que chaque mot prononcé — ou non prononcé — est déjà un choix chargé d’histoire.
Mais l’intérêt du texte est ailleurs : il ne se limite pas à une confession identitaire. Il questionne un malaise collectif. Combien sont-ils, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, à vivre avec cette « langue fantôme » ? Une langue qu’on comprend sans la maîtriser, qu’on respecte sans la pratiquer, qu’on idéalise sans l’habiter.
Slimani met des mots sur ce non-dit. Et cela suffit à créer un trouble.
Faut-il y voir une posture d’élite, détachée des réalités populaires ? La critique est tentante. Mais elle serait trop rapide. Car ce que dit Slimani, au fond, c’est l’échec des politiques linguistiques autant que le poids des héritages. Entre arabisation inachevée et francophonie persistante, une génération entière s’est construite dans l’entre-deux — ni pleinement ici, ni totalement ailleurs.
Le risque, toutefois, réside dans la tentation d’un universalisme abstrait. À force de vouloir dépasser les frontières, ne finit-on pas par nier leur réalité concrète ? La langue n’est pas qu’un espace de liberté ; elle est aussi un terrain de lutte sociale, d’inégalités, de pouvoir.
C’est là que le texte touche sa limite — et, paradoxalement, sa vérité.
Assaut contre la frontière n’apporte pas de solution. Il ne réconcilie pas. Il expose. Et dans un monde saturé de discours identitaires simplistes, cette honnêteté a quelque chose de salutaire.
Au fond, Slimani ne fait pas l’éloge de l’errance linguistique. Elle en révèle le coût.
ASSAUT CONTRE LA FRONTIÈRE, Leila SLIMANI, Gallimard, 2026, Paris.

