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Les lundis de KHOUKHCHANI. La gauche et les partis nationaux au Maroc : de l’opposition fondatrice à la course aux sièges

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.

Depuis l’indépendance, les partis politiques marocains ont constitué l’épine dorsale du mouvement national, avant de se muer en acteurs institutionnels dans un contexte de mutations politiques et sociales majeures. Entre le temps de la fondation et celui de la gestion des affaires publiques, les rôles et la nature du militantisme ont profondément changé. Les trajectoires du Parti de l’Istiqlal, de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS) illustrent ce passage dramatique de la lutte libératrice à la course aux sièges.

La gauche marocaine : de l’avant-garde militante à la crise de présence.

Le temps de la fondation : l’époque d’Ali Yata, Abderrahim Bouabid et Abderrahmane Youssoufi

Ali Yata (1920-1997), secrétaire général du Parti communiste marocain puis du Parti de la libération et du socialisme, incarne un modèle unique dans l’histoire de la gauche marocaine. Il dirigea le Parti communiste dès sa création en 1943, affrontant la clandestinité et la répression dans les conditions les plus rudes. Avec Ismail Alaoui, qui prit la tête du PPS de 1997 à 2010, la gauche cherchait une assise légale après des décennies de mise à l’écart.

Abderrahim Bouabid (1922-1992) conduisit l’USFP à partir du congrès extraordinaire de 1975, transformant l’Union nationale des forces populaires (UNFP) en Union socialiste des forces populaires (USFP). Figure centrale de l’opposition, il mena de grands combats pour la démocratie avant de céder la place à Abderrahmane Youssoufi (1924-2020), qui allait mener le parti à son apogée.

Ce que l’on retient de cette génération fondatrice, c’est la combinaison du combat clandestin et de l’affrontement ouvert avec le pouvoir, une empreinte idéologique forte et un leadership charismatique.

La gauche aujourd’hui : Nabil Benabdallah, Driss Lachgar et Nabila Mounib.

Aujourd’hui, la gauche marocaine est dirigée par des personnalités d’une génération bien différente. Mohamed Nabil Benabdallah, élu secrétaire général du PPS lors du huitième congrès en 2010, fait face au déclin des idéologies de gauche. Driss Lachgar, qui dirige l’USFP depuis 2012, tente de redynamiser un parti en chute électorale libre depuis son départ du gouvernement en 2011.

Nabila Mounib, première femme à la tête d’un parti de gauche au Maroc (secrétaire générale du Parti socialiste unifié depuis janvier 2012), constitue une exception. Mais la gauche souffre aujourd’hui d’une fragmentation aiguë : outre le PPS et l’USFP, on trouve la Fédération de la gauche démocratique et le Parti socialiste unifié, sans aucune coordination réelle. Des rapports récents indiquent que des calculs électoraux ont enterré le rêve d’une « alliance de gauche » avant les prochaines législatives, tandis que Benabdallah multiplie les appels à l’unité « sans conditions », butant sur des vetos réciproques.

Indicateurs électoraux : un tableau sombre.

Lors des législatives de septembre 2021, le taux de participation a atteint 50,35 %, mais la part de la gauche est restée infime. L’USFP n’a obtenu qu’un nombre limité de sièges, et le PPS n’a pas dépassé 5 % des sièges. La comparaison avec le passé est cinglante : en 1997, l’USFP de Youssoufi était arrivée en tête avec 57 sièges sur 319, devenant la tête du gouvernement. En 2002, le parti conservait sa position malgré un léger recul.

Aujourd’hui, le PPS est passé d’un parti communiste clandestin à un parti pragmatique participant aux coalitions gouvernementales sans parvenir à construire une base populaire solide. Cela a conduit un mouvement « correctif » interne à réclamer le départ de Nabil Benabdallah en 2025, estimant que « le PPS n’a pas d’avenir tant que Nabil Benabdallah et ses proches restent à la direction ».

Le mouvement national : du leadership libérateur à la gestion de l’État.

Le temps de la fondation : Allal El Fassi et M’hamed Boussetta.

Allal El Fassi (1910-1974) n’était pas seulement un chef de parti, mais l’architecte de l’indépendance. Cofondateur du Parti de l’Istiqlal en 1944, il dirigea le mouvement national depuis son exil au Caire, où il publia son célèbre ouvrage Les mouvements indépendantistes au Maghreb arabe en 1948. Il porta la demande d’indépendance dès 1944 et refusa les accords d’Aix-les-Bains (1955) qu’il jugeait comme une « indépendance incomplète ».

M’hamed Boussetta (1925-2013) fut l’une des figures majeures de l’Istiqlal et un combattant de l’Armée de libération. Cette génération incarnait le leader traditionnel capable de mobiliser les foules, unie face à l’occupant.

La gauche nationale aujourd’hui : Nizar Baraka et le parti technocratique.

Nizar Baraka, petit-fils d’Allal El Fassi par sa mère, a été élu secrétaire général de l’Istiqlal en 2017 et réélu à l’unanimité pour un second mandat lors du 18e congrès en 2024. Économiste et technocrate, il a été ministre de l’Économie et des Finances (2012-2013) puis ministre du Transport et de l’Équipement dans le gouvernement actuel. Aux élections de 2021, l’Istiqlal a obtenu 60 sièges sur 395, devenant la troisième force à la Chambre des représentants.

Cependant, l’Istiqlal est passé d’un parti de résistance à un parti pragmatique participant aux coalitions gouvernementales, et son discours se concentre désormais sur le développement et l’économie plutôt que sur la résistance et la libération. Ce changement reflète une réalité plus large : les partis nationaux traditionnels ont perdu une grande partie de leur légitimité historique au profit de partis « gestionnaires » modernes.

Lecture comparative entre hier et aujourd’hui.

Si l’on veut comparer les rôles et les leaderships d’hier et d’aujourd’hui, on peut observer des différences fondamentales sur six critères principaux.

Premièrement, les dirigeants

– Hier, la scène politique comptait des noms fondateurs comme Allal El Fassi, Ali Yata, Abderrahim Bouabid et Abderrahmane Youssoufi. Aujourd’hui, une nouvelle génération les a remplacés : Nizar Baraka, Nabil Benabdallah, Driss Lachgar et Nabila Mounib.

Deuxièmement, la priorité politique

– La génération d’hier était absorbée par la libération du colonialisme, le renversement du régime de l’époque et la défense de la démocratie face à la répression. Les préoccupations des dirigeants actuels se limitent aux questions de gouvernement et de développement, et parfois simplement à la survie sur la scène politique.

Troisièmement, la nature du travail

– Le travail partisan d’hier était marqué par le caractère militant et souvent clandestin, avec une opposition globale au pouvoir. Aujourd’hui, le travail est devenu institutionnel et pragmatique : ces partis participent aux gouvernements au lieu de les combattre.

Quatrièmement, le discours

– Les leaders d’hier utilisaient un discours idéologique clair (nationaliste, socialiste, classiste) visant à mobiliser les foules. En revanche, les dirigeants d’aujourd’hui tiennent un discours programmatique centré sur l’économie et le développement, plus médiatique et gestionnaire que populaire.

Cinquièmement, l’organisation

– L’organisation d’hier reposait sur un leadership centralisé et un encadrement de masse étendu. L’organisation actuelle souffre de bureaucratie et d’une faiblesse de la base populaire, ce qui se répercute négativement sur les résultats électoraux.

Sixièmement, réalisation majeure et défi majeur

– La génération d’hier a accompli des exploits comme l’indépendance et la formation du premier gouvernement de l’USFP en 1998, mais elle a dû faire face à la répression politique. La génération actuelle se contente de participer aux coalitions gouvernementales, tandis que son plus grand défi réside dans l’éclatement et la perte des masses au profit de nouveaux partis montants.

Conclusion.

Le travail partisan n’est plus ce qu’il était au Maroc il y a un demi-siècle. Les partis sont passés de rôles libérateurs et conflictuels à des rôles administratifs et technocratiques au sein des institutions de l’État. La gauche souffre d’une crise d’identité et d’une fragmentation sans précédent, tandis que les partis nationaux traditionnels peinent à se défaire de leur transformation en simples rouages de coalitions gouvernementales dépourvues de la combativité qui les a fondés. La question cruciale aujourd’hui est peut-être celle-ci : est-il temps pour ces partis de renouveler leur discours et leurs structures, ou l’ère des « partis de masse » au Maroc est-elle définitivement révolue ? Les chiffres électoraux et la baisse de la participation semblent pencher vers la seconde réponse.

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