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Réflexion dominicale d’Allal KHEIREDDINE. Mon heure ! Rendez-moi mon heure ! Ou le traumatisme d’un changement

Ce que le corps et l’âme savent que la politique ignore

Par: Allal KHEIREDDINE

Chaque année, l’avancement des horloges d’une heure provoque au Maroc une résistance sociale d’une intensité remarquable. Caprice collectif ? Immobilisme ? Ou symptôme d’une blessure lancinante plus ancrée dans la mémoire collective ?

I — Ce que le corps et l’âme savent que la politique ignore

La chronobiologie — science des rythmes biologiques — n’est pas une discipline de confort. Elle enseigne une vérité peu commode : le corps humain ne se règle pas sur les décrets. Il obéit à une horloge interne, le rythme circadien, synchronisée depuis des millions d’années sur la lumière naturelle du soleil. Cette horloge n’est pas une métaphore : elle est inscrite dans le noyau suprachiasmatique de l’hypothalamus — siège de l’horloge biologique humaine —, elle régule la sécrétion de cortisol au réveil, de mélatonine à l’endormissement, la température centrale, la pression artérielle, le métabolisme. On ne la reconfigure pas par arrêté ministériel.

Lorsque le Maroc décide d’avancer les horloges d’une heure, il impose à ses habitants un décalage entre leur temps social et leur temps biologique. La littérature scientifique est sans ambiguïté : ce type de perturbation chronobiologique — que les spécialistes nomment « jet-lag social » — entraîne une dette de sommeil mesurable, une augmentation des accidents du travail et de la route dans les jours qui suivent, une dégradation des performances cognitives, et, chez les populations vulnérables, une aggravation des troubles de l’humeur. Ce n’est pas de la sensiblerie. C’est de la physiologie.

Or le Maroc occupe une latitude et une longitude particulières. Casablanca se trouve à 33° nord et 7° ouest — soit, dans le découpage naturel des fuseaux horaires, en territoire UTC. Adopter GMT+1 toute l’année (excepté le mois de Ramadan), c’est placer le pays dans un décalage permanent avec le soleil. En été, à Marrakech, le soleil ne se couche pas avant 21 h passées selon l’heure décrétée. Le corps, lui, enregistre un coucher à 20 h. La dissociation est réelle, quotidienne, et cumulée sur des mois.

Repère scientifique

Selon le chronobiologiste Till Roenneberg, une large majorité des populations des pays industrialisés vit en décalage avec son horloge biologique. Ce phénomène, appelé « social jet-lag », est associé à des risques accrus d’obésité et à une consommation plus importante de tabac, d’alcool et de caféine. Dès lors, le débat sur les horaires ne relève pas seulement du confort ou des habitudes : il pose une véritable question de santé publique.

II — Résistance ou caprice ?

Il est tentant — et d’ailleurs courant dans certains commentaires — de minimiser, voire de moquer la résistance marocaine au changement d’heure comme une réaction émotionnelle, archaïque, en décalage avec les aspirations d’un pays qui se veut moderne. Cette lecture est doublement injuste.

D’abord parce qu’elle méconnaît les données biologiques exposées ci-dessus. Ensuite parce qu’elle confond la forme d’une protestation avec son fond. Quand des millions de personnes — actifs, parents d’élèves, artisans, enseignants — expriment collectivement une gêne, un épuisement, une désorientation face à un changement d’heure, ils ne communiquent pas une préférence capricieuse. Ils décrivent une expérience somatique réelle — et ils ne constituent pas une exception mondiale : les enfants qui ne parviennent plus à s’endormir, les travailleurs du matin qui prennent leur petit-déjeuner dans le noir absolu, les horaires de prière qui se décrochent du cycle naturel, les repas familiaux qui se décalent jusqu’à l’incohérence.

La résistance est donc, en premier lieu, parfaitement rationnelle. Elle s’appuie sur une expérience corporelle documentée, sur des perturbations concrètes de l’organisation quotidienne, et sur un sentiment légitime d’inadéquation entre la norme imposée et la réalité vécue.

III — Le Ramadan comme révélateur institutionnel

Le paradoxe marocain atteint son acuité maximale lors du Ramadan. Le jeûne, scandé par des horaires d’aube (fajr) et de rupture (maghrib) directement indexés sur la position du soleil, entre en collision frontale avec l’heure légale avancée. La ftour se retrouve décalée, l’organisation familiale déréglée, le sommeil — déjà court pendant le Ramadan — encore rogné.

C’est précisément pour cette raison que le Maroc a instauré, depuis 2012, une pratique sans équivalent dans le monde : le retour temporaire à GMT pendant le Ramadan, avant de reprendre GMT+1 à son issue. Cette valse à deux temps d’horloges — deux changements supplémentaires sur un mois — révèle la contradiction au cœur de la politique temporelle marocaine. On reconnaît implicitement que le corps et la religion ne s’accommodent pas de l’heure avancée, et on y déroge. Mais on refuse d’en tirer la conclusion logique pour le reste de l’année.

Le déni atteint son comble dans ces scènes ordinaires devenues absurdes : demander l’heure ou convenir d’un rendez-vous se transforme en exercice de traduction temporelle. « Saa laqdima wla jdida ? » — ancienne ou nouvelle heure ? Derrière cette question anodine se cache une réalité plus troublante : un pays qui, faute d’assumer son choix, vit à cheval entre deux horloges, comme suspendu dans une incohérence qu’il feint d’ignorer.

Ce bricolage institutionnel dit, mieux que tout discours, que la contestation populaire repose sur quelque chose de fondé. L’État lui-même, en dérogeant à sa propre règle, valide le problème qu’il prétend ignorer.

IV — L’heure comme territoire : une lecture anthropologique

Mais il serait réducteur de ramener ce débat à sa seule dimension chronobiologique. Le temps, dans toute société, n’est pas qu’une donnée physique. Il est un territoire symbolique. Et au Maroc, la question de l’heure touche à une blessure historique particulièrement vive : celle de la dépossession.

La résistance des Marocains à l’heure d’été ne se résume pas à un simple inconfórt. Elle s’enracine dans quelque chose de plus profond : une méfiance héritée envers les normes imposées de l’extérieur. Du temps du Protectorat français, l’administration coloniale avait déjà réorganisé le quotidien selon ses propres rythmes — administratifs, économiques, européens. Ces cadres-là ont laissé des traces dans les mémoires collectives, longtemps après leur disparition.

Aujourd’hui, l’heure légale avancée (GMT+1) rejoue, à sa manière, une tension similaire. L’argument officiel est économique, tourné vers l’international. Mais dans la vie réelle, beaucoup continuent de vivre selon un autre tempo — celui des prières, des repas, du corps. Deux horloges coexistent, souvent dans la même journée, parfois dans la même conversation.

Dans ce contexte, l’avancement d’une heure n’est pas seulement une décision technique. Il active, souvent de manière inconsciente, un registre de sentiment de dépossession. Ce n’est pas de l’immobilisme. C’est de la mémoire corporelle et sociale qui résiste à une décision perçue comme exogène, technocratique, indifférente au vécu ordinaire des gens.

V — La fébrilité marocaine : mythe ou réalité ?

Une question mérite d’être posée frontalement : existe-t-il quelque chose de spécifiquement marocain dans cette intensité de la réaction ? Une prédisposition à la contestation de l’ordinaire, une sensibilité particulière aux atteintes au rythme quotidien ?

Il faut ici être prudent. La résistance au changement d’heure ne caractérise pas le Maroc seul : l’Union européenne débat depuis des années de son abolition, et les sondages dans les pays qui le pratiquent montrent une majorité hostile dans presque tous les États membres. Ce qui est propre au Maroc, c’est l’intensité de l’expression, sa visibilité sociale, la capacité de ce sujet à mobiliser l’affect collectif.

Cette intensité tient peut-être moins à une fébrilité intrinsèque qu’à une structure sociale dans laquelle l’ordinaire du quotidien — les repas, la prière, les rythmes familiaux — est encore très fortement partagé et codifié. Perturber l’heure, au Maroc, ne perturbe pas seulement des individus isolés : cela perturbe des synchronies collectives dont la texture sociale est encore dense. Le bruit est d’autant plus fort que les résonances sont nombreuses.

VI — La peur du changement, ou le changement mal « vendu » ?

On arrive ici au nœud du paradoxe. Car le Maroc n’est pas une société figée. Ses transformations économiques, démographiques, urbanistiques depuis trente ans sont spectaculaires. La résistance au changement d’heure coexiste avec une adhésion massive aux nouvelles technologies, aux nouvelles pratiques de consommation, à la mobilité internationale. Ce n’est donc pas la peur du changement en soi qui est à l’œuvre.

Ce qui résiste, c’est le changement imposé sans prise en compte du vécu. Les Marocains ne refusent pas que l’heure change ; ils contestent le fait qu’on la change pour eux, sans eux, selon une logique qui ne leur est pas expliquée, ou dont les bénéfices ne leur sont pas perceptibles dans leur vie quotidienne. La résistance n’est pas un archaïsme ; c’est une forme élémentaire de revendication de dignité temporelle.

Le sociologue Anthony Giddens parlait d’ontological security — cette sécurité fondamentale que procurent la routine, la prévisibilité du quotidien, les rythmes qui structurent l’existence. Le changement d’heure, dans ses effets concrets, ébranle précisément cette sécurité ontologique. Il ne faut pas confondre l’attachement aux rythmes familiers avec la peur irrationnelle de la nouveauté : l’un relève d’un besoin anthropologique universel ; l’autre, d’une pathologie sociale.

VII — Ce que révèle la vigueur de la contestation

La vraie question n’est donc pas : « Pourquoi les Marocains résistent-ils au changement d’heure ? » Elle est : « Pourquoi une décision administrative sur les horloges est-elle capable de mobiliser autant d’affect ? ».

La réponse est que le temps est le lieu où se concentrent les tensions les plus profondes d’une société : entre l’État et les citoyens, entre la modernisation et le vécu, entre l’appartenance à un espace géopolitique plus large et les exigences du corps et de la culture locale. Le Maroc hésite entre l’heure de Lisbonne et l’heure du soleil. Cette hésitation est politique autant que météorologique.

Un État qui entend ses citoyens sur la question de l’heure n’est pas un État faible. C’est un État qui comprend que la confiance institutionnelle se construit aussi dans les détails de l’ordinaire — l’heure du réveil, la lumière du matin, la longueur de la journée. Ces choses-là ne sont pas triviales. Elles sont, pour reprendre la formule de Till Roenneberg, la biographie temporelle d’un peuple.

La résistance marocaine au changement d’heure n’est ni un caprice ni une anomalie culturelle. Elle est, à la fois, une réponse biologiquement fondée à une perturbation chronobiologique réelle, une expression légitime du droit à disposer de son propre rythme, et le symptôme d’un rapport historiquement chargé entre les populations et les décisions qui leur sont imposées d’en haut. Écouter cette résistance, ce n’est pas céder à l’irrationnel. C’est lire ce qu’une société dit d’elle-même quand on lui prend une heure.

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