
Par: Marco BARATTO ★

L’année 2025 a marqué un tournant significatif dans les relations entre le Maroc et la Russie, illustré par un engouement remarquable des touristes russes pour le royaume. Selon les données récentes, les réservations de vols vers le Maroc ont progressé de 70 % par rapport à l’été 2024. Cette hausse spectaculaire ne constitue pas seulement une tendance saisonnière : elle traduit une évolution profonde des habitudes de voyage et révèle un potentiel stratégique pour les deux pays. À l’heure où l’on commémore en 2026 les 230 ans de la disparition de Catherine II de Russie, dite Catherine la Grande, cette dynamique contemporaine fait écho à une histoire ancienne de rapprochement diplomatique et commercial.
Traditionnellement, les touristes russes privilégient des destinations comme la Turquie et l’Égypte, qui restent dominantes. La Turquie, notamment, concentre plus de la moitié des réservations internationales russes à l’été 2025. Toutefois, le Maroc s’impose désormais comme une alternative crédible et séduisante. Ce changement s’explique par la recherche croissante d’expériences nouvelles, d’authenticité et de diversité culturelle. Une partie importante de la clientèle russe ne souhaite plus se limiter à des séjours balnéaires classiques, mais aspire à des découvertes plus riches sur le plan historique et humain.
Le Maroc bénéficie à cet égard d’atouts exceptionnels. Sa position géographique, à la croisée de l’Europe et de l’Afrique, lui confère une identité plurielle nourrie par des influences arabes, africaines et européennes. Le pays offre une grande variété de paysages : littoraux atlantiques et méditerranéens, montagnes de l’Atlas, oasis et dunes sahariennes. Cette diversité naturelle s’accompagne d’un patrimoine culturel remarquable. Les villes impériales telles que Marrakech et Fès attirent les visiteurs par leurs médinas, leurs palais, leurs mosquées et leurs traditions artisanales. Pour les touristes russes, ces éléments constituent une immersion dans un univers différent, à la fois dépaysant et structuré par une histoire millénaire.
Au-delà des considérations touristiques, ce rapprochement contemporain trouve un écho dans le passé. Les relations entre la Russie et le Maroc remontent au XVIIIe siècle. Sous le règne du sultan Mohammed III (1757-1790) et celui de Catherine II, une volonté commune de coopération stratégique s’est affirmée. En 1777-1778, un dahir royal marocain accorda aux navires russes l’accès libre aux ports du royaume. Le 7 juillet 1778, une lettre officielle du sultan adressée à l’impératrice confirma cette amitié particulière et consacra le principe de réciprocité diplomatique.
Ces accords s’inscrivaient dans un contexte géopolitique spécifique. La Russie cherchait à étendre son influence maritime et à consolider son accès aux mers chaudes, notamment à la Méditerranée. Le Maroc, pour sa part, poursuivait une politique d’ouverture commerciale destinée à diversifier ses partenaires et à renforcer son autonomie face aux puissances européennes. Les échanges envisagés concernaient le commerce, le ravitaillement des navires et l’assistance mutuelle. Il s’agissait d’un dialogue stratégique entre deux États conscients de leur position géographique et de leurs intérêts respectifs.
Aujourd’hui, le tourisme peut être interprété comme une forme moderne et pacifique de ce rapprochement. Les flux touristiques favorisent la connaissance mutuelle et l’ouverture culturelle. Chaque visiteur devient un vecteur d’échange, contribuant à modifier les perceptions et à créer des liens humains durables. Les professionnels marocains du secteur touristique adaptent progressivement leur offre aux attentes de la clientèle russe, tandis que les voyageurs découvrent les traditions, la gastronomie et l’hospitalité marocaines.
La commémoration des 230 ans de la mort de Catherine II représente une occasion symbolique pour approfondir cette coopération culturelle. Des initiatives conjointes — conférences historiques, expositions, partenariats universitaires, programmes d’échanges artistiques — pourraient renforcer les liens bilatéraux. Le tourisme culturel, en particulier, constitue un levier stratégique. Il permet de valoriser l’histoire partagée et d’inscrire les relations maroco-russes dans une perspective de long terme.
Par ailleurs, pour le Maroc, l’essor du marché russe contribue à la diversification des marchés émetteurs, objectif central de sa politique touristique. Réduire la dépendance à l’égard des clientèles traditionnelles européennes permet d’accroître la résilience du secteur face aux crises économiques ou géopolitiques. Pour la Russie, le Maroc représente une destination stable, culturellement riche et géographiquement accessible, correspondant à la demande d’expériences différenciées.
Toutefois, cette dynamique doit être consolidée. Le développement des liaisons aériennes directes, l’amélioration des services adaptés aux visiteurs russophones et la poursuite d’une promotion ciblée demeurent essentiels. La concurrence régionale reste forte, notamment de la part de la Turquie et de l’Égypte.
En définitive, l’engouement touristique actuel s’inscrit dans une continuité historique. Du dahir de 1777 aux échanges culturels contemporains, le Maroc et la Russie partagent une tradition de dialogue et de coopération. En célébrant la mémoire de Catherine la Grande, les deux pays peuvent saisir l’opportunité de transformer cette dynamique touristique en un partenariat culturel et stratégique durable, fondé sur la compréhension mutuelle et le respect réciproque.
★Essayiste et analyste politique italien



