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De Mary Ellen à Meknès : la protection de l’enfance, un combat universel à ancrage local

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

L’histoire de la protection de l’enfance ne commence ni avec les conventions internationales ni avec les ministères modernes. Elle naît dans la douleur, l’indignation et le courage de quelques individus qui, face à l’inacceptable, refusent le silence. Le cas de Mary Ellen Wilson, en 1874 à New York, demeure à ce titre un repère fondateur : il a révélé l’invisibilité juridique de l’enfant, provoqué une rupture décisive et ouvert la voie à l’institutionnalisation de sa protection.

Plus d’un siècle plus tard, cette dynamique universelle trouve un écho particulier au Maroc, où la protection de l’enfance s’est construite progressivement, à la croisée de l’initiative associative, de l’engagement féminin et, plus tardivement, de l’intervention structurée de l’État.

Le Maroc : d’une solidarité informelle à une action organisée

Longtemps, la prise en charge des enfants en situation de vulnérabilité au Maroc a reposé sur des mécanismes traditionnels : solidarité familiale élargie, entraide communautaire, œuvres caritatives à vocation religieuse. Si ces formes ont permis d’atténuer certaines souffrances, elles ont montré leurs limites face à des phénomènes plus complexes : abandon, maltraitance, enfants en situation de rue, exploitation économique ou sexuelle.

C’est à partir des années 1980 et surtout 1990 que l’on observe l’émergence d’un tissu associatif structuré, souvent impulsé par des femmes, qui vont faire de la protection de l’enfance un champ d’action spécifique, assumé et professionnalisé. Ces initiatives précèdent souvent le cadre légal et poussent l’État à rattraper le terrain social.

L’adoption de la Convention internationale des droits de l’enfant (ratifiée par le Maroc en 1993), la réforme progressive du droit de la famille, puis l’émergence des politiques publiques sociales dans les années 2000 vont consolider cette trajectoire.

Meknès : une ville pionnière par la société civile

À Meknès, ville longtemps reléguée dans les politiques territoriales, la protection de l’enfance a paradoxalement trouvé un terrain d’innovation sociale. Bien avant la mise en place de structures publiques spécialisées, des initiatives locales ont vu le jour pour répondre à l’urgence humaine.

La Fondation Rita Maria Zniber constitue à cet égard une expérience emblématique. En s’attaquant aux problématiques de l’enfance vulnérable – hébergement, accompagnement social, soutien éducatif, protection des filles en situation de précarité – elle a contribué à installer une culture de l’action sociale durable, dépassant la logique de l’assistance ponctuelle.

Autour d’elle, d’autres associations, souvent dirigées par des femmes, ont investi le champ de la protection de l’enfance avec une approche pragmatique, enracinée dans les réalités locales de Meknès : pauvreté urbaine, décrochage scolaire, fragilité des familles monoparentales, exposition accrue des enfants à la rue.

Ces expériences ont joué un rôle de laboratoire social, révélant à la fois l’ampleur des besoins et la capacité du tissu local à innover malgré des moyens limités.

L’État entre tardivité et structuration

Il faudra attendre les années 2007–2011 pour que l’État marocain engage une réponse plus systémique, notamment sous l’impulsion de Nezha Skali, alors ministre du Développement social. La création des Complexes de Protection Sociale, dont celui d’Ibtissama à Meknès, marque un tournant : reconnaissance institutionnelle de la vulnérabilité infantile, coordination des acteurs, intégration des dimensions sociale, psychologique et juridique.

Cependant, cette intervention étatique, bien que structurante, reste confrontée à plusieurs défis : insuffisance des ressources humaines, pression de la demande sociale, articulation parfois fragile avec les associations, et inégalités territoriales persistantes.

À Meknès, le complexe Ibtissama n’a pas remplacé la société civile ; il est venu s’y superposer, confirmant une réalité fondamentale : la protection de l’enfance ne se décrète pas uniquement par la loi, elle se construit sur le terrain.

Une responsabilité collective toujours inachevée

Comme au temps de Mary Ellen Wilson, la protection de l’enfance demeure un révélateur du degré de maturité morale d’une société. Les dispositifs existent, les cadres juridiques se renforcent, mais les situations de maltraitance, d’abandon et d’exclusion persistent, souvent dans l’indifférence.

À Meknès comme ailleurs, l’enjeu n’est plus seulement de créer des structures, mais de consolider une culture de vigilance, de renforcer la prévention, et de garantir la continuité de l’accompagnement des enfants au-delà de l’urgence.

Car protéger l’enfance, ce n’est pas seulement sauver des vies fragiles : c’est investir dans l’avenir, réparer des injustices silencieuses et affirmer, concrètement, que l’enfant n’est ni un objet de charité ni une variable sociale, mais un sujet de droit à part entière.

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