
Par : Hedi KENDIRE
Toute ressemblance avec des personnes existantes serait le fruit d’une regrettable lucidité.
Il est temps de réparer une injustice. Depuis des années, on insulte les Fraqchia. On les traite de spéculateurs, de sangsues, de parasites. Quelle ingratitude ! Ces hommes sont les plus grands réformateurs sociaux que le Maroc ait connus depuis l’Indépendance. Personne ne leur a confié de ministère, aucun ne s’est présenté devant les électeurs, et pourtant ils ont accompli ce qu’aucun plan quinquennal n’a jamais osé : guérir le peuple marocain de la viande.
Rappelons les faits. Un document jauni, exhumé des archives familiales d’un cousin, conserve la trace de cet âge d’or : en 1962, le kilo de viande coûtait 6 dirhams, cachet officiel à l’appui. Le SMIG tournait autour de 250 dirhams. Un ouvrier pouvait donc s’offrir une quarantaine de kilos de viande par mois. Quarante kilos ! Nos grands-parents vivaient dans une débauche protéinée indécente. Tajine le mardi, tajine le vendredi, comme des sultans sans palais. Résultat : du cholestérol, de la goutte et un dangereux sentiment de dignité. Ce papier plié en quatre au fond d’un tiroir vaut aujourd’hui plus cher que la viande qu’il mentionne. C’est le seul produit marocain dont la valeur a suivi l’inflation.

Aujourd’hui, grâce au labeur patient des Fraqchia, le kilo atteint 170 dirhams pour un SMIG de 3 400. Le prix a été multiplié par vingt-huit, le salaire par treize. Faites le calcul, ou plutôt ne le faites pas : c’est mauvais pour la tension. L’ouvrier moderne peut acheter vingt kilos de viande par mois, à condition de ne payer ni loyer, ni transport, ni école, et de ne rien manger d’autre. Une ascèse alimentaire proche de la grève de la faim. En pratique, il achète deux cents grammes de kefta qu’il partage entre six personnes et un chat. Le chat proteste. Les cardiologues, eux, n’ont jamais vu des Marocains en aussi bonne santé. Le Fraqchi ne réclame aucune médaille. Juste deux cents pour cent de marge.
Admirons d’ailleurs la prouesse technique. Le mouton naît dans le Moyen Atlas, ne quitte jamais son douar, et pourtant il change sept fois de propriétaire avant l’abattoir. Il est vendu, revendu, re-revendu par téléphone, entre deux cafés noirs. Chaque appel ajoute trente dirhams au kilo. Le mouton ne bouge pas, mais il voyage plus que nous. C’est le seul Marocain dont la valeur grimpe plus vite que le loyer, et le seul qui n’ait jamais eu besoin d’un visa.
Et l’Aïd ! Chef-d’œuvre absolu. Le Fraqchi a transformé un rite de sacrifice en rite d’endettement.
Autrefois on sacrifiait le mouton ; aujourd’hui on sacrifie le père de famille, sur l’autel du crédit à la consommation, en vingt-quatre mensualités. Le mouton, lui, a coûté le prix d’une petite voiture d’occasion, la voiture en moins. Certains enfants ne savent plus ce qu’est un kebch. On prévoit de les emmener au musée, entre le squelette de dinosaure et le billet de 1962.
Mais soyons justes : le Fraqchi n’est pas seul. Il serait cruel de lui laisser tout le mérite. Saluons le boucher, qui affiche « viande locale » sur une carcasse dont personne ne connaît l’adresse. Saluons le propriétaire, qui augmente le loyer « parce que tout augmente », contribuant ainsi héroïquement à l’augmentation de tout. Saluons le contrôleur des prix, créature mythique comme le phénix : tout le monde en parle, personne ne l’a jamais vu.
Et surtout, saluons- nous. Nous, le peuple, champions olympiques de l’indignation numérique. Nous partageons l’image de 1962 avec trois émojis en larmes, nous écrivons hada ma ykounch en commentaire, puis nous descendons acheter le kilo à 170 en disant au boucher lah yjib. Le boycott, chez nous, dure exactement jusqu’au couscous du vendredi. Le Fraqchi le sait. Il ne craint ni la loi, ni Dieu, ni la presse : il connaît notre sbar, cette légendaire patience qui nous permet de tout supporter, sauf le changement.
Certains objecteront que le peuple s’est enfin réveillé. Le 23 septembre, ceux que la rumeur publique désignait comme les parrains de nos Fraqchia ont essuyé une défaite cuisante. Cuisante, mais à feu doux, comme un bon tajine : de 102 sièges à 66, et toujours deuxièmes. Ailleurs, on appellerait cela une sanction. Chez nous, c’est un régime minceur. Le parti a perdu un tiers de son poids, exactement comme l’électeur moyen depuis qu’il ne mange plus de viande. Justice poétique.
Ne nous emballons pas pour autant. Cette révolte historique a été menée par 38 % des électeurs. Les 62 % restants ont exprimé leur colère de la manière la plus marocaine qui soit : en restant chez eux. On ne vote pas, on boude. On ne descend pas aux urnes, on descend chez le boucher. Le Fraqchi a regardé la soirée électorale, a vu le taux de participation, et a augmenté le kilo de cinq dirhams. Pour fêter la démocratie.
Quant aux vaincus, rassurez-vous pour eux. Un parrain qui perd une élection ne perd pas son troupeau. On l’a vu quitter le siège du parti l’air serein, comme un maquignon qui vient de vendre la même bête à deux acheteurs. Les sièges passent, les marges restent. La démocratie change les têtes ; le marché garde les mains.
Car voilà la vérité que personne n’ose dire : le Fraqchi n’est pas un monstre venu d’ailleurs. Il est le produit naturel d’un pays où l’on admire celui qui dbber, où l’on méprise le naïf qui paie le juste prix, et où chacun rêve, au fond, d’être le Fraqchi de quelqu’un. Le chauffeur de taxi peste contre le boucher, le boucher contre le Fraqchi, le Fraqchi contre l’éleveur, l’éleveur contre la sécheresse. Et tous ensemble, le soir venu, ils gonflent le prix de quelque chose.
Alors, chers Fraqchia de tout poil ou de tout cuire ou peau de bête (de la viande, de la tomate, du loyer, du permis de construire et du rendez-vous à l’hôpital), recevez l’hommage de la Nation reconnaissante. Vous avez fait du Marocain moyen un végétarien malgré lui, un ascète sans vocation, un philosophe de la frustration. Il ne vous reste qu’une étape : vendre aux pauvres, par intermédiaire, l’air qu’ils respirent. Attention toutefois : l’air passera par sept mains avant d’atteindre nos poumons, et nous risquons de mourir avant la livraison. Ce qui, convenons- en, réglerait définitivement la question du pouvoir d’achat.
Le document de mon cousin, je le garde précieusement. Dans quarante ans, ses petits-enfants le montreront à leurs amis comme on raconte une légende : « Regardez, à l’époque, les pauvres mangeaient de la viande. »
En attendant, nous mangeons des lentilles. Tbarkellah, elles n’ont pas encore de Fraqchi.
Pour l’instant.


