
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le débat sur le pouvoir d’achat au Maroc, particulièrement durant le mois de Ramadan, ne peut plus être analysé sous un angle purement saisonnier. Il résulte d’un enchevêtrement de facteurs où se croisent les bouleversements climatiques successifs et les déséquilibres persistants des circuits de commercialisation.
Après plusieurs années de sécheresse sévère ayant fragilisé l’agriculture nationale, réduit les cheptels et épuisé les ressources hydriques, le pays vient de connaître des épisodes de pluies intenses et d’inondations localisées. Si ces précipitations ont partiellement amélioré les réserves en eau et relancé certaines cultures, elles ont aussi provoqué des pertes agricoles et perturbé les chaînes d’approvisionnement. L’agriculture marocaine, encore largement dépendante des aléas climatiques, demeure vulnérable. Chaque choc météorologique finit par se répercuter sur les marchés.
En ce mois de Ramadan, la hausse traditionnelle de la demande a amplifié cette fragilité. Mais le climat n’explique pas tout. Les écarts observés entre les prix payés aux producteurs et ceux affichés sur les étals révèlent un dysfonctionnement structurel.
Prenons l’exemple des légumes de base. Une tomate achetée au producteur entre 2 et 3 dirhams le kilogramme peut se retrouver sur le marché de détail à 8 ou 10 dirhams, après être passée par le circuit de gros à 4 ou 5 dirhams. L’oignon, payé environ 1,5 à 2 dirhams à la ferme, atteint parfois 8 ou 9 dirhams chez le détaillant. Quant à la pomme de terre, vendue autour de 1,8 dirham au producteur, elle s’écoule souvent entre 6 et 7 dirhams au consommateur final. Autrement dit, le producteur ne perçoit souvent que 30 à 40 % du prix final, tandis que l’écart global peut dépasser 150 %, voire 200 % en période de tension.
Ces marges cumulées ne profitent ni à l’agriculteur, confronté à la hausse des intrants, au coût de la main d’œuvre et aux risques climatiques, ni au consommateur, qui supporte le prix final le plus élevé. Elles traduisent la multiplication des intermédiaires, les coûts logistiques, mais aussi, dans certains cas, des pratiques spéculatives consistant à retenir temporairement la marchandise pour provoquer la rareté.
L’impact sur les ménages modestes est immédiat. Une famille disposant d’un revenu mensuel compris entre 3 000 et 4 000 dirhams consacre en moyenne entre 1 800 et 2 500 dirhams à l’alimentation. Pendant le mois de Ramadan, la hausse des prix, estimée entre 15 et 25 % selon les produits, peut générer un surcoût de 300 à 500 dirhams. Cela représente parfois plus de 10 % du revenu mensuel absorbé uniquement par l’augmentation des denrées alimentaires. Dans un pays où l’alimentation constitue une part importante du budget des ménages modestes, toute flambée agit comme un multiplicateur d’inégalités.
Lorsque les prix alimentaires progressent de près de 20 %, l’effet dépasse la simple contrainte budgétaire. Il touche l’inflation globale, fragilise la confiance des ménages et peut alimenter un sentiment d’injustice économique. Ramadan, mois de solidarité et de partage, ne devrait pas devenir une période d’angoisse financière pour les plus vulnérables.
La réponse ne peut être uniquement conjoncturelle. Elle suppose une réforme en profondeur des circuits de distribution, davantage de transparence dans la formation des prix, un contrôle effectif des pratiques spéculatives et un soutien renforcé au petit agriculteur. Car du ciel aux marchés, une évidence s’impose : la justice sociale passe par une gouvernance équitable de l’économie alimentaire.





