
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

1. Constat : un désamour massif pour la politique.
L’élection législative de 2021 au Maroc a enregistré un taux de participation de 50,18 %, soit une hausse de près de huit points par rapport à 2016 (42,29 %). Un chiffre qui, s’il marque une progression, reste insuffisant pour traduire une adhésion populaire forte. Près de 95 % des Marocains déclarent ne pas faire confiance aux partis politiques, et plus de 70 % des jeunes les jugent inefficaces ou déconnectés de leurs préoccupations.
Ce désenchantement n’est pas une fatalité. Il est la conséquence directe de pratiques qui ont érodé la crédibilité du politique : recours excessif à l’argent dans les campagnes, promesses électorales non tenues, opacité du financement partisan, et absence de mécanismes de sanction efficaces.
2. Le Maroc dans le miroir des comparaisons internationales.
Participation électorale : Si le Maroc atteint péniblement la barre des 50 %, la Suède affiche 87,2 % de participation aux élections générales, et le Danemark 84,6 %. L’écart n’est pas seulement culturel : il est la conséquence d’une confiance institutionnelle que les démocraties nordiques ont patiemment construite.
Perception de la corruption : Selon l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, le Maroc obtient un score de 39/100, se classant 91ᵉ sur 182 pays. À titre de comparaison, le Danemark (89/100) et la Finlande (88/100) occupent les premières places, tandis que la France (66/100) et la Suède (80/100) se situent bien au-dessus du Royaume. Le Maroc partage son score avec la Tunisie, mais devance l’Algérie (109ᵉ) et la Libye (177ᵉ).
Transparence des partis : Le Maroc satisfait à 100 % des critères de l’OCDE relatifs au cadre juridique de financement politique et à son application, contre des moyennes OCDE de 76 % et 58 %. Un paradoxe saisissant : le cadre existe, mais la confiance des citoyens, elle, reste en berne.
Plafonnement des dépenses : Le décret n° 2-11-607 du 19 octobre 2011 fixe le plafond des dépenses électorales à 350 000 DH par candidat. En France, ce plafond est de 38 000 euros par candidat, majoré de 0,15 euro par habitant de la circonscription. Le Maroc dispose donc d’un outil de régulation ; encore faut-il qu’il soit effectivement contrôlé et sanctionné.
3. Feuille de route pour les partis politiques : dix engagements concrets.
3.1. Refonder le financement partisan
Engagement n° 1 : Publier annuellement les comptes certifiés par un commissaire aux comptes agréé, avec mise en ligne sur une plateforme publique. La loi organique n° 54.25 prévoit désormais que tout parti ne présentant pas ses comptes pendant trois années d’affilée peut être dissous. Quinze partis ont déjà été sommés de restituer près de 22 millions de DH à la trésorerie.
Engagement n° 2 : Plafonner strictement les dons privés à 800 000 DH par donateur et par an (contre 600 000 auparavant), et interdire tout financement anonyme ou d’origine étrangère.
Engagement n° 3 : Créer au sein de chaque parti une commission interne de transparence et de contrôle financier, chargée de veiller à la régularité des comptes et de recevoir les signalements.
3.2. Rénover la gouvernance partisane.
Engagement n° 4 : Instaurer des quotas obligatoires dans les instances dirigeantes : au moins 20 % de jeunes (moins de 35 ans) et de femmes. Chaque siège remporté par un jeune, une femme ou un Marocain résidant à l’étranger donnera droit à un soutien public multiplié par six.
Engagement n° 5 : Organiser des primaires ouvertes pour la sélection des candidats, afin de sortir de la logique de cooptation et de favoriser l’émergence de profils compétents et intègres.
Engagement n° 6 : Renouveler les instances dirigeantes au moins tous les quatre ans, et limiter le cumul des mandats à deux, pour éviter l’enracinement des appareils.
3.3. Moraliser la campagne électorale.
Engagement n° 7 : Respecter scrupuleusement le plafond de 350 000 DH par candidat, et soumettre l’intégralité des dépenses à un contrôle rigoureux par le Conseil supérieur des comptes.
Engagement n° 8 : Produire un programme chiffré et réaliste, avec des objectifs quantifiables et des échéances claires, plutôt qu’un catalogue de promesses. L’expérience montre que les programmes flous sont corrélés à une défiance accrue.
Engagement n° 9 : S’engager par écrit à ne pas utiliser l’argent comme levier d’influence dans la campagne, et à renoncer à toute pratique clientéliste.
3.4. Renouer le lien avec les citoyens.
Engagement n° 10 : Organiser des réunions publiques de reddition des comptes après chaque scrutin, et au moins une fois par an, pour évaluer la mise en œuvre du programme et répondre aux interpellations des citoyens.
4. Pourquoi ces engagements sont-ils crédibles ?
Ils s’appuient sur des évolutions législatives réelles. La loi organique n° 54.25, adoptée en décembre 2025 par la Chambre des représentants, constitue une refonte en profondeur du modèle partisan. Elle impose aux partis des règles inédites : création de sociétés de production de contenus, obligations de transparence renforcées, et conditionnement du soutien public à la performance électorale.
Mais la loi ne suffit pas. La crédibilité se gagne sur le terrain, par des actes et des comportements, pas par des textes. Les Marocains ne voteront pas parce qu’une loi existe ; ils voteront parce qu’ils verront des partis et des candidats qui incarnent ces principes.
5. Appel aux électeurs : un vote éclairé.
Restaurer l’espoir ne signifie pas accorder un chèque en blanc à n’importe quel candidat. Cela signifie offrir une chance, en connaissance de cause, à ceux qui la méritent, sur la base de trois critères simples :
a. La probité : que dit son passé de son rapport à l’argent et à l’intérêt général ?
b. La compétence : quel bilan, quelle vision, quel programme chiffré ?
c. La proximité : a-t-il été présent dans les quartiers, dans les débats, dans les dossiers de la cité ?
6. Conclusion : la politique comme service, non comme carrière.
La politique n’est pas une fin en soi, ni une voie d’enrichissement. Elle est un service rendu à la collectivité. Les partis qui comprendront cette évidence, et qui s’engageront dans la voie de la transparence, de la probité et de la compétence, retrouveront la confiance des citoyens. Les autres, condamnés à l’obsolescence, disparaîtront d’eux-mêmes.



