
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Au Maroc, le volontarisme national porte ses fruits : infrastructures modernes, stratégies industrielles ambitieuses et rayonnement diplomatique. Pourtant, cette dynamique nationale se heurte à une force de friction interne coûteuse et persistante : le comportement inadmissible de certains commis de l’État qui, loin de servir l’intérêt général, privatisent leur fonction.
Face à ce constat, il convient de rappeler que la responsabilité publique n’est pas un privilège honorifique, encore moins une rente de situation. Elle est, par essence, un sacerdoce. Heureusement, la colonne vertébrale de notre administration repose sur une catégorie de hauts commis de l’État et de fonctionnaires intègres qui incarnent cette vision avec une rigueur exemplaire. Conscients que leur nomination est un moyen exclusif d’être au service des usagers et non de leur propre intérêt, ces serviteurs de l’État accomplissent leur mission au quotidien avec un dévouement silencieux. C’est par leur intégrité que le service public conserve sa noblesse et garantit l’équité pour tous.
Malheureusement, ce tableau exemplaire est trop souvent terni par une réalité rampante : celle de l’incompétence et de la prévarication à des postes clés de décision.
Un coût économique qui dépasse les chiffres.
Le constat est sans appel : la corruption n’est pas seulement un problème éthique, c’est une hémorragie budgétaire. Selon Mohamed Bachir Rachdi, ex-président de l’Instance Nationale de la Probité, de la Prévention et de la Lutte contre la Corruption (INPPLC), ce fléau coûte chaque année près de 50 milliards de dirhams (5,09 milliards de dollars) au Maroc, représentant entre 3,5 % et 6 % du PIB. Pour mettre ce chiffre en perspective, cette somme représente une part substantielle des investissements publics annuels. Ce manque à gagner correspond à autant de ressources qui ne sont pas injectées dans la modernisation de l’école publique, l’amélioration des hôpitaux ou le soutien au pouvoir d’achat des ménages. Lorsque des postes de décision sont occupés par des profils incompétents ou prévaricateurs, c’est toute la chaîne de valeur du service public qui est grippée, retardant les projets structurants et décourageant l’investissement privé. À titre de comparaison, selon le FMI et la Banque mondiale, la corruption peut coûter entre 3 % et 5 % du PIB mondial, tandis que la Banque africaine de développement avance un coût équivalent à 6 % du PIB continental, et au sein de l’Union européenne, ce fardeau atteint jusqu’à 6,3 % du PIB. Le Maroc se situe donc dans le haut de cette fourchette, un signal d’alarme majeur.
L’impact ne se limite pas aux macro- données. L’INPPLC a révélé que 23 % des entreprises marocaines ont été victimes d’actes de corruption en 2023, affectant principalement les processus d’octroi de licences, les autorisations, les marchés publics ainsi que les recrutements dans des domaines stratégiques pour le développement économique. C’est tout le tissu productif qui est entravé, décourageant l’investissement et freinant la compétitivité du Royaume.
La réalité du terrain : une « tache d’huile » systémique.
Dans l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) de Transparency International, le Maroc a obtenu un score de 39/100 en 2025, se classant 91ᵉ sur 182 pays. Ce score, en stagnation depuis plus d’une décennie, masque une dégradation profonde : après une embellie en 2018 où le Royaume avait atteint la 73ᵉ place avec un score de 43, le pays a enregistré une perte de 4 points et un recul de 18 places en sept ans. Pire encore, le score de 37/100 enregistré en 2024 est identique à celui de 2012, soit une stagnation absolue sur douze ans. Le Maroc a ainsi perdu 26 places au classement mondial depuis 2018.
Au-delà du seul CPI, d’autres métriques internationales confirment ce diagnostic alarmant. Le World Justice Project (WJP) acte une nouvelle dégradation du Maroc dans le champ de la primauté du droit, avec un score global de 0,479 et un recul de 5 places sur le facteur « Absence de Corruption ». L’Indice de Gouvernance du Bertelsmann Transformation Index (BTI) montre une perte de 0,21 point entre 2022 et 2024. Le V-Dem Institute fait état d’un recul de la qualité institutionnelle, avec un score passé de 47 en 2018 à 32 en 2024. Enfin, le Maroc stagne dans la matrice Trace Bribery avec un score de 56/100, révélant des tensions persistantes dans l’accès à l’administration et la transparence des services publics.
Quand l’usager, pour obtenir son dû, doit choisir entre « graisser la patte » ou user de relations personnelles, c’est le socle même de la citoyenneté qui est bafoué. Cette pratique, qui s’apparente à une taxe occulte sur les plus fragiles, transforme l’administration en un parcours d’obstacles où le droit devient une monnaie d’échange. Elle isole et fragilise également les fonctionnaires honnêtes, qui se retrouvent parfois minorés au sein de structures défaillantes.
Leçons internationales : l’espoir est permis.
Il est crucial de se rappeler que ce phénomène n’est pas une fatalité culturelle. D’autres nations, autrefois engluées dans une corruption systémique similaire, ont réussi à « extirper le mal » en s’appuyant sur des leviers technologiques et humains :
● L’exemple de la numérisation (Estonie) : Le passage à une administration « zéro papier » (e-Estonie) a drastiquement réduit les interactions physiques discrétionnaires, éliminant ainsi les opportunités de corruption. Le Maroc, avec sa stratégie de transition numérique, dispose d’un levier puissant pour automatiser la transparence. L’INPPLC prévoit d’ailleurs le déploiement d’une plateforme numérique centralisée pour unifier, standardiser et sécuriser les données anticorruption, ainsi qu’un baromètre national aligné sur les normes internationales.
● La culture de la reddition des comptes (Singapour) : Singapour est passé, en quelques décennies, d’une administration marquée par la corruption à l’une des plus intègres au monde. La clé a été une tolérance zéro couplée à une valorisation et une rémunération très élevée des fonctionnaires, rendant la corruption non seulement risquée, mais économiquement inutile pour les cadres de l’État.
● L’implication citoyenne et la refonte (Géorgie) : En réformant en profondeur ses administrations de délivrance de documents et ses services publics, en simplifiant radicalement les procédures et en licenciant massivement les agents corrompus au profit d’une nouvelle génération formée à l’éthique, la Géorgie a réussi à restaurer la confiance publique en un temps record.
Que faire pour transformer l’essai ?
Pour que le Maroc puisse enfin passer à une vitesse supérieure dans cette bataille, plusieurs chantiers sont impératifs :
● Valoriser et protéger les fonctionnaires intègres : L’intégrité doit être récompensée par des mécanismes de promotion transparents basés sur le mérite, tout en garantissant la sécurité juridique et professionnelle de ceux qui dénoncent les abus au sein même des administrations. L’INPPLC a d’ailleurs dévoilé en décembre 2025 sa stratégie quinquennale 2025-2030, qui prévoit notamment l’introduction d’indicateurs nationaux de suivi des risques de corruption et un renforcement de la protection des lanceurs d’alerte.
● Désamorcer le contact direct : Accélérer la généralisation des plateformes numériques pour tous les actes administratifs, réduisant l’interaction humaine qui favorise le clientélisme. Une plateforme numérique « guichet unique » pour le traitement des signalements et des plaintes, couplée à un centre d’appels dédié, est prévue pour un déploiement complet en 2026.
● Audit de performance et reddition : Il ne suffit plus de nommer des responsables, il faut les évaluer sur des indicateurs de performance objectifs (délais de traitement, taux de satisfaction des usagers) avec des sanctions immédiates et des poursuites judiciaires en cas de défaillance avérée ou de prévarication. L’INPPLC a d’ores et déjà signalé que 716 affaires liées à des délits financiers ont été portées devant les tribunaux et que 243 personnes ont été arrêtées en flagrant délit.
● Renforcer le cadre législatif : La mise en œuvre effective des textes prévus par la Constitution de 2011 – loi sur les conflits d’intérêts, révision de la loi sur le droit d’accès à l’information, loi sur la déclaration de patrimoine et loi sur la protection des lanceurs d’alerte – demeure une urgence. Le retrait des projets de loi incriminant l’enrichissement illicite et l’occupation illégale des biens publics, ainsi que l’adoption de la loi 03.23 limitant la capacité de la société civile à agir, constituent des signaux préoccupants qui doivent être corrigés.
Le Maroc a les ressources, la vision et la volonté politique. Le défi est désormais de transformer cette volonté en une réalité quotidienne pour chaque citoyen, en faisant en sorte que l’intégrité ne soit plus une exception méritoire portée par des individus isolés, mais la norme rigoureuse et institutionnalisée d’une administration moderne, efficace et, surtout, au service du peuple.



