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Le juge et le croisé (Par: Driss AJBALI)

Par: Driss AJBALI

Youssef Badr est né en avril 1981, 25 jours avant l’élection de Mitterrand le 10 mai. Il a vu le jour à Levallois-Perret, la ville des Balkany. Il est l’enfant d’une mère femme de ménage et d’un père ouvrier dans le bâtiment. Ce sont des immigrés marocains arrivés, en France, dans les années 1970. Des honnêtes gens, comme il y en a tellement. Eux ils sont à la tête d’une famille de cinq enfants dont Youssef Badr est l’avant-dernier. Il est aujourd’hui magistrat. Et il doit certainement être la fierté de ses parents, tant il incarne la méritocratie républicaine telle qu’on aime se la raconter.

Sorti en 2010 de l’École nationale de la magistrature, il a fait ses armes à Meaux (sous Jean-François Copé), puis à Bobigny, dont la maire était alors Catherine Peyge (PCF). En janvier 2016, il est nommé substitut près le tribunal de grande instance de Paris, avant de devenir porte-parole du ministère de la Justice de 2017 à 2019. En juillet 2022, il est nommé premier vice-président adjoint au tribunal judiciaire de Bobigny. Il est l’auteur d’un essai, « Pour une justice aux 1 000 visages ». Comme aurait dit Hassan II, « Voici devant vous », avec Youssef Badr, « un intégré 100 % ».

Éric Tegnér est fondateur et directeur du média identitaire Frontières, un trimestriel papier qui a succédé au Livre Noir, qu’il avait fondé en 2021. Ce média d’information et d’influence d’extrême droite qui n’était qu’un site en ligne mais qui a fait sa fortune réputationnelle. Ce n’est pas journaliste comme il l’affirme crânement. C’est un militant. Il avait axé son site sur une approche éditoriale identitaire et anti- immigration. Il s’était fait connaître pour ses vidéos sur YouTube, ses enquêtes polémiques (notamment sur l’extrême gauche) et la publication de numéros de presse hors-série ou ses entretiens avec Zemmour, Sarah Knafo ou Marion Maréchal. Frontière et surtout Tegnér sont soutenus par Bolloré et par Pierre- Édouard Stérin, via le plan Périclès (Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes). Ce trublion de la toile est à l’origine de l’affaire Boualem Sansal, qui siège à son comité de rédaction comme le désormais banni Amine El Bahi, aujourd’hui en bisbille avec lui, tout particulièrement. En cinquante ans de vie en France, j’en ai vu, personnellement « des faux- culs », mais le Tegnér, comme disait Audiard « c’est la synthèse ».

Pour avoir publié, dans une enquête en 2025, et divulgué des données personnelles (nom, prénom, ville d’exercice) d’avocats spécialisés en droit des étrangers, Frontières, force est de l’admettre, est sorti des clous du journalisme pour fouler aux pieds les territoires interdits de la délation. En présentant ces avocats comme des « militants idéologiques » ou des « coupables cachés du chaos migratoire » tirant profit d’un « business juteux », ces avocats allaient ensuite et indubitablement être visés par des commentaires haineux sur les réseaux et par des menaces. Ils ont porté plainte. Jeudi 18 juin, Éric Tegnér a été condamné à six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende. La décision est prise par une formation collégiale — un juge et deux assesseurs — présidée par un magistrat. Il se trouve que celui-ci n’est autre que Youssef Badr.

À l’énoncé du jugement, le président de la chambre, Youssef Badr, avait souligné qu’Éric Tegnér « ne pouvait ignorer que la publication était susceptible de causer des comportements violents à l’égard des avocats », visés par une « rhétorique virulente » et « une liste accusatoire et stigmatisante ». Éric Tegnér, qui n’est jamais tendre avec la justice, a aussitôt dénoncé sa condamnation comme « une totale dinguerie ». Il a, dans la foulée, appelé ses troupes à la rescousse — il faut dire qu’il en compte 98 000 sur X — et, comme Jean Messiha avant lui, sollicité des dons pour financer son combat judiciaire. Toute la francosphère, figures de l’extrême droite en tête, s’est aussitôt indignée de la partialité du juge, présenté comme « un militant ouvertement anti- RN ».

Et puisque Youssef Badr est d’origine marocaine, son prétendu tropisme communautaire n’aurait pu que parasiter son jugement. Circonstance aggravante, Youssef Badr parraine des étudiants des différents IUT de Seine-Saint-Denis depuis 2018. Il a été le parrain d’honneur de l’association « La Grande famille » qui parraine chaque année plusieurs étudiants issus de ces IUT (Bobigny, Villetaneuse et Saint-Denis). Il a par ailleurs contribué, en juillet 2021, à la création de « La Courte Échelle », association de lutte contre le décrochage universitaire. Un dossier accablant, donc : voilà bien de quoi disqualifier, lui l’Arabe, pour juger M. Tegnér, qui se revendique d’origines vikings.

Du coup, celui qui n’a de cesse de se poser en victime a mis, lui, une vraie cible sur le dos du magistrat. Youssef Badr fait depuis l’objet de nombreux commentaires racistes et islamophobes, et même de menaces — au point que Gérald Darmanin a dû intervenir publiquement pour condamner « les attaques racistes et les menaces » dont il est depuis victime sur les réseaux sociaux. Youssef Badr a également reçu le soutien de la présidente du tribunal judiciaire de Bobigny, Anne Auclair- Rabinovitch qui a exprimé son « indignation », en réaction aux « attaques intolérables subies par les trois magistrats ayant rendu la décision ». « De telles attaques, outrageantes, violentes et haineuses visent à intimider les membres de l’autorité judiciaire et à déstabiliser gravement l’État de droit », a-t-elle ajouté.

Reste une question, lancinante : que faire devant les indignations à géométrie variable. L’État de droit, visiblement, ne se déstabilise pas au même rythme selon qui en est la cible. Youssef Badr, lui, a au moins une certitude : on ne lui pardonnera jamais d’être « un intégré 100 % », c’est-à-dire le contre-exemple que déteste l’extrême droite qui, elle jubile devant une racaille ou un OQTE. Nous sommes dans un pays qui a eu déjà une ministre de la justice d’origine marocaine, Rachida Dati, une ministre d’origine guyanaise, Christine Taubira, un ministre d’origine italienne Éric Dupond- Moretti, dont la mère, faudra-t-il le rappeler, une femme de ménage. Youssef Badr a eu l’outrecuidance de juger, en droit, comme un magistrat, et non comme un Français d’origine Marocaine. Comme ce fut le cas d’Abdelkrim Grini, procureur d’Alès, lui aussi d’origine marocaine.

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