
Par: Abdelaziz ERRERHAOUI

Il est des écrivains que l’on éprouve une envie irrépressible de rencontrer, quand on lit les premières lignes de l’une de leurs œuvres, l’on caresse le rêve ingénu de leur porter un toast à la terrasse d’un café ou accoudé à leurs côtés au zinc d’un pub ou d’un bistrot, de tailler la bavette avec eux, de la pluie et du beau temps et de faire en leur compagnie un petit bout de chemin.
Raymond Carver est l’un de cet aréopage d’écrivains, pourvoyeurs de beauté et de rêves, pourtant, rien d’extraordinaire dans la vie de cet écorché vif. Issu d’un milieu modeste, son père était ouvrier et sa mère tour à tour serveuse et vendeuse, marié si jeune, à dix-neuf ans, talonné par le besoin de gagner sa pitance, il s’est résigné à exercer tous les métiers, autant ingrats et sous-rémunérés les uns que les autres.
Faute de temps pour écrire des œuvres assez longues, des romans ou du moins des novellas, R. Carver a jeté son dévolu sur la short story, le genre de la concision, de la parcimonie rigoureuse par excellence, et en est devenu en peu d’années le maître incontesté, outre Atlantique. En Europe et particulièrement en France, la nouvelle est un genre littéraire mineur, que pratiquent des écrivains en herbe faisant ainsi leurs armes avant de s’atteler à l’écriture d’un roman, le genre qui compte vraiment dans le paysage de la création littéraire, alors qu’aux États-Unis, la « short story » est un genre très plébiscité et prisé dont une large catégorie de lecteurs sont si friands, ne lisant que des nouvelles. En effet, avant d’être réunies plus tard dans des recueils ou des anthologies, les « short stories » sont d’abord publiées dans les suppléments littéraires des grands organes de presse écrite américaine ou dans des revues strictement dédiées à ce genre.
Si le grand Balzac carburait aux litres de café qu’il ingurgitait chaque jour, ses facultés intellectuelles étant de la sorte en tension permanente, lui permettant d’écrire avec frénésie, Carver, lui, buvait comme un trou, tout y passait: vins, bière et liqueurs, c’était un alcoolique impénitent, il voulait de tout son être décrocher, suivait des cures de désintoxication pendant des mois, mais il sombrait à chaque fois dans l’alcool où il se croyait pouvoir noyer ses tourments, et échapper à ses démons le temps d’une cuite. Il était sans répit aux prises avec tous les excès: éthylisme, tabagie… cependant, cela ne l’empêchait guère d’écrire des « short stories », d’une facture singulière et d’une indéniable valeur littéraire.
C’est pourquoi il est digne d’occuper son rang d’élection parmi les plus illustres maîtres du genre: Prosper Mérimée, Guy de Maupassant, Anton Tchékhov, Katherine Mansfield, Jack London et Alice Murnau, sans oublier deux sommités du genre dans la littérature arabe: Youssef Idriss et Zakaria Tamer, mais son art de la nouvelle est tout différent de celui de ses prédécesseurs. Si l’on s’attend à lire sous la plume de Carver la nouvelle avec son schéma classique et scolaire (état d’équilibre -élément perturbateur- nœud- péripéties- dénouement-, retour à l’état d’équilibre), legs encombrant du XIXème et du début du XXème siècles, l’on sera à la fois si désappointé et très déconcerté. Dans les « short stories » de Carver, il n’y a pas de place pour tout ce folklore fastidieux dont se gargarisent encore certains professeurs de littérature paresseux et peu curieux et certains écrivassiers encore prisonniers de poncifs surannés.
Carver dit la vacuité de la vie, dans un style dépouillé, minimaliste, sans gras. Ses phrases sont tranchantes comme des coups de rasoir. Par petites touches, il parvient à créer une atmosphère, à crayonner un personnage, à raconter une tranche de vie. Dans ses « short stories », Il n’y ni climax, ni crise, ni chute non plus. Il écrit des textes sur rien, qui tiennent seulement par la puissance de leur style et un sens très aigu du détail, comme Flaubert l’appelait de ses vœux les plus ardents en songeant à l’élaboration de son chef-d’œuvre, Mme Bovary. Ses personnages sont pour la plupart des losers, des marginaux à la dérive, chômeurs tirant le diable par la queue, des travailleurs à la tâche, des commis voyageurs, des serveuses de fast food trimant comme des forcenés, toujours dans la panade, pressurés par leurs boss, et au-delà par le rouleau compresseur du système capitaliste, prédateur implacable. Ce sont des ploucs dont l’existence est plate, lisse et terne. Dépressifs et angoissés, sujets à des accès de colère ou à des moments d’abattement et d’aboulie, il passent leurs journées et leurs nuits à picoler, à se droguer, à se livrer à des ébats amoureux sans amour ! ou à papoter sur des sujets aussi insignifiants qu’ennuyeux.
La peinture de ce milieu du quart- monde, de laissés-pour-compte, de « déchets humains » englués dans la fange de leur quotidien sordide a poussé Bill Buford, l’éditeur de la revue Granta, à forger l’expression « dirty realism »- le réalisme sale-pour dénigrer l’œuvre de Carver et la caractériser, et la notion s’est vue être appliquée plus tard à une poignée d’autres écrivains, au talent littéraire sûr, dont l’œuvre jouit d’une audience de plus en plus grandissante: John Fante, Charles Bukowski, Jonathan Franzen, Richard Brautigan…
Le réalisme sale se propose de peindre la vie des petites gens, souvent laminés par des soucis pécuniaires, se débattant rageusement contre l’adversité, la maladie, une douleur morale diffuse et assassine, réduits à l’impossibilité de toute communication authentique avec leurs semblables et voués à l’autodestruction par tous les excès : alcool, drogues et plaisirs de la chair.
Même si Raymond Carver a réussi à s’arracher à son milieu social, à vivre manifestement dans l’aisance et à gagner en notoriété, aux prix de sacrifices et d’efforts cyclopéens, il n’a pas eu hélas la force de s’affranchir de l’un des « vices » les plus pernicieux de certains de ses personnages, il continuait à boire et à fumer comme un pompier. Un foudroyant cancer des poumons l’a laissé sur le carreau. Il a poussé le dernier soupir sur un lit d’hôpital. Il avait cinquante ans.

