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Le Grand Maghreb : Le rêve évanoui d’une renaissance commune

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

L’histoire ne pardonne pas aux peuples qui laissent passer leur heure. En observant aujourd’hui la carte de l’Afrique du Nord, une vérité s’impose, douloureuse comme une blessure jamais refermée : l’Algérie et le Maroc, ces deux piliers naturels du Maghreb, paient chaque jour le prix exorbitant de décennies de méfiance.

L’histoire offre parfois aux nations des rendez-vous décisifs. Certains peuples savent les saisir et transforment leurs rivalités en moteurs de prospérité. D’autres les laissent fuir, prisonniers des blessures du passé, des méfiances réciproques ou des calculs politiques du moment. Jusqu’à présent, l’histoire contemporaine du Maroc et de l’Algérie appartient malheureusement à cette seconde catégorie.

Au lendemain de leurs indépendances, les deux pays disposaient pourtant de tous les ingrédients pour bâtir l’un des ensembles géopolitiques les plus puissants du continent africain et du bassin méditerranéen. Ils partageaient une géographie complémentaire, une histoire entremêlée, deux langues largement communes – l’arabe et le tamazight –, une culture maghrébine profondément enracinée et, surtout, des peuples frères liés par des siècles de voisinage.

Le Maroc apportait son expérience étatique pluriséculaire, ses façades maritimes ouvertes sur l’Atlantique et la Méditerranée, son savoir-faire agricole, commercial et diplomatique. L’Algérie disposait d’immenses ressources énergétiques, d’un vaste territoire, d’un marché intérieur considérable et du prestige politique issu de sa guerre de libération nationale. L’union de ces atouts aurait pu donner naissance à un véritable moteur maghrébin, capable de rivaliser avec plusieurs puissances régionales émergentes.

Que perdons- nous concrètement ? Chaque année, ce sont entre un et deux points de croissance qui s’évaporent. Derrière ces chiffres techniques se cachent des milliers d’usines qui ne verront jamais le jour, des millions d’emplois qui ne seront jamais créés, des générations entières de jeunes diplômés contraints de traverser la Méditerranée pour trouver un avenir que leur propre région leur refuse.

Pendant que l’Europe construit ses chaînes industrielles, que l’Asie tisse ses réseaux commerciaux, que les pays du Golfe mutualisent leurs projets, le Maghreb reste figé. Nos frontières, parmi les plus hermétiques au monde, séparent des familles, des destins, des héritages communs. Combien de mères ne voient plus leurs enfants ? Combien de frères ne se parlent plus ?

L’exemple du couple franco-allemand devrait nous brûler la conscience. Paris et Berlin ont enterré trois guerres et des millions de morts pour bâtir ensemble une prospérité que personne n’aurait osé imaginer. Eux ont choisi l’avenir. Nous avons choisi la mémoire rancunière.

Le Maghreb aurait pu suivre une trajectoire comparable. Au lieu de cela, les premières années des indépendances furent marquées par des tensions frontalières, des divergences idéologiques et des visions concurrentes du leadership régional. La guerre des Sables de 1963 constitua un premier choc durable. Plus tard, la question du Sahara cristallisa des antagonismes qui n’ont cessé de s’approfondir. Peu à peu, les frontières se sont fermées, les projets communs se sont raréfiés, et la méfiance s’est installée dans les esprits.

Les conséquences économiques de cette situation sont considérables. Alors que le monde s’organise autour de grands ensembles intégrés, le Maghreb demeure l’une des zones les moins intégrées de la planète. Les échanges commerciaux entre ses pays restent parmi les plus faibles au monde. Des millions de consommateurs, d’entrepreneurs, d’étudiants et de travailleurs sont privés des bénéfices qu’aurait générés un espace économique commun. Combien d’universités maghrébines auraient pu voir le jour ? Combien de lignes ferroviaires auraient pu relier Casablanca, Rabat, Oujda, Oran, Alger, Constantine, Tunis et Tripoli ? Combien de centres de recherche, de zones industrielles intégrées, de pôles technologiques ou de plateformes énergétiques auraient pu être créés ? Combien d’emplois auraient pu être générés pour une jeunesse confrontée au chômage, à l’émigration et parfois au désenchantement ?

Les sommes colossales consacrées depuis des décennies aux logiques de confrontation auraient pu financer des infrastructures de nouvelle génération, des programmes scientifiques ambitieux et une véritable transition économique régionale. Mais au-delà des chiffres, le coût humain est sans doute le plus douloureux. Des familles sont séparées par des frontières fermées. Des liens autrefois naturels ont été fragilisés. Une génération entière de Maghrébins a grandi sans connaître pleinement ses voisins les plus proches.

Pourtant, rien n’est définitivement perdu. Les complémentarités entre l’Algérie et le Maroc sont une évidence géographique, presque une provocation. Le gaz et le pétrole algériens d’un côté ; les infrastructures et le savoir-faire logistique marocains de l’autre. Cent millions de consommateurs pourraient former un marché commun puissant. Des universités maghrébines, des lignes ferroviaires de Casablanca à Tunis, des zones industrielles intégrées, des pôles technologiques partagés : tout cela reste possible. Rien de tout cela n’existe encore. À la place, des milliards engloutis dans la confrontation, des budgets militaires gonflés, des discours qui nourrissent la peur de l’autre plutôt que l’espoir commun.

La véritable tragédie n’est pas ce qui a été perdu hier. Elle est ce que nous continuons de perdre aujourd’hui. Chaque matin qui se lève sur ce Maghreb divisé, c’est un chantier qui ne démarre pas, une rencontre qui n’a pas lieu, un talent qui s’exile.

Le temps presse. La Méditerranée n’attend pas. L’Afrique se construit avec ou sans nous. Nos jeunes, eux, ne demandent qu’à croire en un avenir possible.

La géographie ne change pas. Les peuples ne disparaissent pas. Les intérêts économiques fondamentaux demeurent. Les complémentarités structurelles entre le Maroc et l’Algérie restent intactes. L’énergie algérienne et les infrastructures logistiques marocaines pourraient devenir les piliers d’une nouvelle dynamique régionale. Les compétences humaines, les ressources naturelles et les positions géostratégiques des deux pays restent exceptionnelles.

L’avenir du Maghreb ne dépend pas de l’effacement des divergences, mais de la capacité à les gérer dans un cadre de coopération mutuellement bénéfique. L’histoire enseigne que les grandes réconciliations commencent rarement quand tout est simple. Elles naissent précisément lorsque des dirigeants et des peuples décident que les intérêts des générations futures valent davantage que les querelles héritées du passé.

Le véritable drame maghrébin n’est pas ce qui a été perdu hier. Le véritable drame est ce qui continue d’être perdu chaque jour. Et la véritable question n’est plus de savoir ce que le Maroc et l’Algérie auraient pu construire ensemble depuis les années 1960. La question est désormais de savoir combien de temps encore les peuples du Grand Maghreb accepteront de voir s’éloigner un avenir qui pourrait être commun.

La question n’est plus de savoir pourquoi nous en sommes arrivés là. Elle est celle-ci : combien de temps encore nos peuples accepteront- ils de payer le prix insensé de ce divorce permanent ?

Le train de l’histoire passe. Une fois de plus. Il est encore temps de monter à bord. Mais plus pour très longtemps.

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