
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
À l’approche de l’Aïd al-Adha, la question des prix des moutons revient chaque année sur le devant de la scène dans les sociétés musulmanes. Mais cette année, elle s’est transformée en une crise sans précédent dans de nombreux pays arabes. Alors que les regards se tournaient vers les marchés aux bestiaux, les citoyens ont découvert une flambée historique des prix, rendant l’accomplissement de ce rite religieux un fardeau insoutenable pour les familles, en particulier celles à revenus modestes.
La crise des sacrifices dans le monde musulman – vue d’ensemble.
Les rapports indiquent que les prix des moutons ont connu une hausse notable dans la plupart des pays arabes et musulmans en 2025 et 2026, en raison de plusieurs facteurs imbriqués :
● Conséquences du changement climatique : Les sécheresses successives ont affecté les pâturages naturels et réduit les effectifs du cheptel, entraînant une baisse de l’offre.
● Hausse des coûts de production : Les prix des aliments pour bétail, du transport et des soins vétérinaires ont augmenté, ce qui a mécaniquement renchéri le prix final du mouton.
● Spéculation et accaparement (marchands intermédiaires) : Ces pratiques ont joué un rôle central dans l’aggravation de la crise, les intermédiaires ( chanaqa ) accaparant les moutons et faisant flamber les prix.
● Baisse du pouvoir d’achat : Dans un contexte d’inflation mondiale, le pouvoir d’achat a reculé, rendant les prix élevés encore plus inaccessibles.
● Guerres et conflits : Dans des pays comme la Palestine, le Soudan et le Yémen, les guerres ont provoqué un marasme généralisé sur les marchés sacrificiels et un fort renoncement à l’achat.
Le cas du Maroc – une exception pleine de contradictions.
Ce qui rend le cas marocain singulier cette année, c’est le contraste saisissant entre l’abondance affichée par les chiffres officiels et la cherté vécue par les citoyens.
Entre abondance des chiffres et cherté des prix.
Les données officielles indiquent que le programme national de reconstitution du cheptel (2025-2026) a permis des avancées notables : une base de données précise recensant environ 32,8 millions de têtes de bétail, dont 25 millions déjà identifiées.
Malgré ces chiffres, les prix des moutons sur les marchés marocains oscillent entre 3 000 et 8 000 dirhams (environ 800 à 860 dollars), soit le double du salaire minimum. Une ménagère, Amínaz Zarkí, a déclaré à Reuters : « Les moutons ne sont pas abordables… Le moins cher qui convienne se situe entre 5 000 et 6 000 dirhams (environ 540 à 645 dollars), ce qui dépasse mes revenus. »
Les véritables causes de la crise.
Les raisons qui rendent la crise marocaine exceptionnelle peuvent être résumées ainsi :
1. Inflation du coût de production et cherté des aliments : L’alimentation représente entre 60 % et 75 % du coût d’élevage au Maroc. Elle subit fortement la sécheresse et les fluctuations des marchés mondiaux, notamment pour le maïs et le tourteau de soja. Six années de sécheresse ont laissé des séquelles profondes dans le secteur agricole, entraînant une réduction du cheptel national ovin.
2. Soutien public aux grands commerçants, non aux petits éleveurs : Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la sécheresse n’est pas la seule responsable de la dégradation de la situation. Pour tenter de renforcer l’offre, le gouvernement marocain a accordé des subventions massives à l’importation de moutons. Le coût de la subvention des moutons importés pour l’Aïd en 2023 et 2024 a atteint 437 millions de dirhams pour environ 875 000 têtes. Cette subvention a suscité une vive controverse : des ministres (de l’Équipement et du Commerce) ont accusé les importateurs de réaliser des profits considérables et « immoraux » sur le dos de l’argent public, estimant leurs bénéfices à 13 milliards de dirhams (environ 1,3 milliard de dollars), soulignant que le nombre d’importateurs ne dépasse pas 18 personnes, ce qui évoque une situation monopolistique. Le ministre délégué chargé du Budget a ensuite reconnu l’échec de cette politique d’aide à l’importation pour faire face à la forte demande.
3. Rôle de la spéculation et des intermédiaires ( chanaqa ) : C’est le mécanisme par lequel l’effet de la subvention publique passe des poches des gros commerçants à celles des citoyens. Les intermédiaires achètent les moutons aux éleveurs, les accaparent, puis les revendent aux citoyens à des prix très élevés. Amínaz Zarkí déclare : « Nous nous sommes réjouis des pluies… mais les chanaqa (spéculateurs) ont pris le contrôle du marché et ont gâché notre joie. » Cet accaparement a contribué à la hausse des prix en dépit de l’offre abondante annoncée.
4. Pluies et neiges exceptionnelles : Bien que la saison agricole se soit nettement améliorée grâce aux précipitations et chutes de neige exceptionnelles du printemps 2026, qui ont redonné vie aux terres agricoles et aux pâturages, cette amélioration climatique ne s’est pas répercutée directement sur les prix, car les spéculateurs continuent de contrôler le marché.
5. Échec du soutien public direct aux éleveurs : Le gouvernement a lancé un vaste programme d’aide aux éleveurs d’un montant d’environ 1,4 milliard de dollars, comprenant des subventions directes en échange de l’abstention d’abattage des femelles, afin de préserver le cheptel et de stabiliser le marché. Mais cette aide, bien qu’importante, ne s’est pas répercutée sur les prix finaux en raison de la multiplication des intermédiaires et de l’opacité des circuits de commercialisation.
6. Mesures gouvernementales inefficaces : Le gouvernement a pris des mesures réglementaires pour limiter la spéculation et l’accaparement : réserve de la vente aux seuls marchés dédiés, obligation de déclaration préalable pour les vendeurs, interdiction d’acheter dans les marchés pour revendre, avec sanctions allant de l’emprisonnement à l’amende. Ces mesures suffisent-elles pour réguler le marché ? La question reste ouverte.
Conséquences de la cherté sur le pouvoir d’achat des citoyens.
Les répercussions de cette flambée des prix sont à la fois économiques, sociales et psychologiques. Il ne s’agit plus seulement d’une hausse des prix, mais d’une véritable épreuve pour la résistance des familles.
● Fardeau financier – le sacrifice devenu « un rêve impossible » : Un acheteur sur le marché de Sidi Yahya Zaër dit : « Les prix sont très élevés. » D’autres expriment leur inquiétude face à la baisse du pouvoir d’achat dans un contexte de cherté généralisée des produits de base. Le mouton du sacrifice est devenu « un rêve impossible » pour les familles modestes et « un lourd fardeau financier » pour la classe moyenne.
● Boycott comme réaction populaire : De nombreux activistes marocains ont appelé au boycott des sacrifices sous le hashtag « Laissez-le bêler (khlih yba3ba3) » , estimant que les prix dépassent les capacités de nombreuses familles.
● L’Aïd, une source d’angoisse : Un citoyen confie que l’Aïd « est devenu un malheur ». Au lieu d’arriver auréolé de joie, l’Aïd al-Adha s’annonce désormais dans de nombreux foyers comme un poids écrasant. Entre ceux qui reportent l’achat dans l’espoir d’une baisse et ceux qui s’endettent pour préserver la tradition, la crainte grandit de voir la fête perdre son esprit de solidarité.
Aperçus de la crise dans d’autres pays arabes.
● Algérie : Pour la première fois, le pays a eu recours à l’importation pour couvrir les besoins de ses citoyens. Le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné au ministre de l’Agriculture de lancer une consultation internationale pour importer jusqu’à un million de têtes avant l’Aïd, avec fixation d’un prix plafond.
● Tunisie : Le prix d’un mouton a dépassé dans certains cas 1 500 dinars (environ 500 dollars), alors que le Smig est d’environ 170 dollars, rendant le coût du sacrifice équivalent à 3 à 7 fois le revenu d’une famille pauvre. Ces prix ont conduit certains à appeler au boycott.
● Jordanie : Les prix ont augmenté de 15 à 25 % par rapport à l’année précédente, atteignant environ 280 dinars (394 dollars) pour un mouton local, un fardeau supplémentaire pour les citoyens déjà sous pression financière.
● Liban : En pleine crise économique effondrée, le sacrifice n’est pas une priorité pour des Libanais qui luttent pour le pain et les médicaments.
● Égypte : Hausse marquée des prix, entre 100 et 150 livres égyptiennes le kilo vif, rendant l’achat d’un mouton de poids moyen très lourd pour une famille de classe moyenne.
Conclusion – une crise de système, pas une crise de prix.
Ce qui se passe au Maroc n’est pas une simple fluctuation passagère des prix : c’est le reflet d’une crise structurelle profonde du système d’élevage et de commercialisation. Une crise où se mêlent facteurs climatiques, politiques de subventions captées par les gros commerçants, et faiblesse des contrôles sur la spéculation et l’accaparement. Une crise qui révèle un fossé béant entre le discours officiel vantant l’abondance et la réalité vécue par les citoyens confrontés à une cherté écrasante. Les questions restent entières sur la capacité du gouvernement à résoudre cette crise et à restaurer la confiance des citoyens, non seulement pour la saison du sacrifice, mais pour la stabilité générale des marchés et des prix.

