
Par: Aziz DAOUDA

En ce milieu d’année 2026, le Mali est entré dans une séquence critique marquée par une série d’attaques simultanées visant plusieurs autres localités et même Bamako. Par leur synchronisation et leur dispersion géographique, ces opérations révèlent un niveau de planification qui dépasse largement celui d’une guérilla fragmentée. Elles traduisent l’existence de capacités logistiques structurées, de circuits d’approvisionnement fiables et de mécanismes de coordination capables d’opérer dans un territoire au moins deux fois plus grand que la France.
Cette montée en puissance s’inscrit dans une transformation plus profonde du conflit sahélien, où les dynamiques locales s’entrelacent désormais avec des logiques régionales et géopolitiques. Le paysage sécuritaire n’a jamais été aussi fragmenté mais tout aussi interconnecté.
Le théâtre malien reste dominé par deux grandes catégories d’acteurs armés. D’une part, les mouvements Touaregs et « Arabes » regroupés au sein du Cadre stratégique permanent (CSP), héritiers des groupes signataires de l’accord d’Alger. Initialement porteurs de revendications d’intégration et de décentralisation, ils évoluent progressivement vers une exigence d’autonomie politique substantielle pour l’Azawad. Leur territoire avait de tout temps relevé par leur « beiaa », allégeance, du Sultan du Maroc, jusqu’à la colonisation française. D’autre part, les organisations djihadistes affiliées à Al-Qaïda et ou à l’État islamique poursuivent un projet idéologique transnational. Leur objectif n’est pas la gestion d’un territoire au sens classique, mais l’affaiblissement durable de l’État et l’imposition d’un ordre islamique en exploitant les fractures locales. On n’est pas loin ici des visées de l’Open Society.
Ces agendas distincts, parfois concurrents mais ponctuellement convergents, contribuent à brouiller les frontières entre insurrection politique, criminalité organisée et terrorisme.
L’intensification actuelle des violences s’explique en partie par la rupture du cadre issu de l’accord d’Alger. La reprise de Kidal en 2023 par l’armée malienne, avec l’appui des russes, a profondément modifié l’équilibre militaire et provoqué une rupture avec les groupes signataires.
La disparition des canaux politiques a entraîné une remilitarisation puissante. Les affrontements entre forces étatiques et groupes rebelles ont créé des zones de vide sécuritaire rapidement exploitées par les organisations djihadistes, qui y ont renforcé leur implantation et leur capacité d’action.
C’est dans ce contexte que devient possible la conduite d’opérations simultanées sur plusieurs théâtres.
Contrairement à une vision classique du contrôle territorial, les groupes armés ne reposent pas sur des bases fixes. Leur efficacité tient à leur mobilité, à leur dispersion et à leur capacité d’adaptation. Ils évoluent entre zones rurales, espaces désertiques et régions frontalières avec le Niger, le Burkina Faso ou le Tchad, tout en s’appuyant sur des relais urbains discrets. Cette géographie du contournement s’accompagne d’une organisation en réseaux, où les fonctions logistiques, opérationnelles et de renseignement sont décentralisées mais coordonnées.
Leur puissance repose également sur des circuits d’approvisionnement diversifiés: trafics transsahariens, marchés noirs, récupération d’équipements militaires. L’un de leurs chefs les plus prestigieux était appelé « Monsieur Marlboro » (Mokhtar Belmokhtar, originaire d’Annaba, en Algérie). Ces flux forment un écosystème informel profondément ancré dans les économies locales et transfrontalières, rendant toute stratégie d’assèchement particulièrement complexe.
La crise malienne ne peut plus être analysée uniquement à l’échelle nationale. Elle est désormais fortement influencée par les recompositions géopolitiques régionales, au premier rang desquelles la dégradation des relations entre Bamako et Alger. Comme elle subit de plein fouet le fait d’adhérer au plan marocain de désenclavement du Sahel. Alger en est plus que heurté.
Officiellement, l’Algérie demeure attachée à l’unité du Mali. En même temps, des soupçons récurrents évoquent l’existence de soutiens logistiques indirects transitant par les zones frontalières algériennes: flux de carburant, facilitation des mobilités ou tolérance de certains circuits informels. Alger rejette fermement ces accusations et aucune preuve publique ne permet d’établir à ce stade une implication directe de l’État algérien dans la conduite des opérations armées.
La réalité apparaît plus nuancée. Sans nécessairement piloter les groupes armés, l’Algérie dispose d’un levier structurel lié à sa géographie, à ses réseaux d’influence et à sa capacité à contrôler, ou à relâcher, certains flux transfrontaliers.
La décision récente du Mali de soutenir explicitement la position marocaine sur les provinces du sud constitue une rupture majeure avec Alger et son proxy le « polisario ». Ce réalignement intervient dans un contexte de montée des violences. La causalité est-elle directe ? Il est plausible qu’il ait contribué à modifier certains équilibres régionaux, notamment en affaiblissant des mécanismes informels de coopération sécuritaire ou de contrôle des flux.
Plus qu’une relation de cause à effet, il s’agit d’un enchevêtrement de dynamiques politiques et sécuritaires qui se renforcent mutuellement.
Attribuer à l’Algérie un rôle de commandement direct dans les attaques serait réducteur. Aucune donnée vérifiable ne permet d’étayer une telle hypothèse.
En revanche, son rôle dans l’environnement stratégique est réel.
Oui, l’Algérie joue un rôle dans la crise malienne, mais pas de façon simple ni univoque : elle est à la fois acteur diplomatique central, suspectée de soutiens logistiques indirects, et actrice blessée par la volte‑face malienne sur le Sahara Marocain. La simultanéité entre la reconnaissance explicite de la marocanité du Sahara par le Mali et la montée spectaculaire des attaques ne relève probablement pas du simple hasard, mais d’un réalignement géopolitique qui secoue tout le Sahel. Un avertissement pour la Mauritanie par exemple?
Les attaques ne constituent pas un épisode isolé, mais le symptôme d’une mutation plus large du conflit. Celui-ci évolue vers une forme plus mobile, plus structurée et profondément imbriquée dans les dynamiques régionales.
Entre revendications autonomistes, insurrection djihadiste et rivalités géopolitiques, le Mali se trouve désormais au cœur d’un système conflictuel complexe, où les frontières entre acteurs, motivations et soutiens deviennent de plus en plus poreuses.
Dans ce contexte, une réponse strictement militaire apparaît insuffisante. La stabilisation du pays dépendra autant de la reconstruction d’un cadre politique crédible que de la prise en compte des dimensions transnationales du conflit, désormais au cœur de sa résilience.
C’est là le rôle complexe attendu du Maroc. Qu’il s’agisse de contribuer à la stabilité du Mali ou encore à initier des projets de développement à même d’avoir un impact d’apaisement durable.


