
Par: Allal KHEIREDDINE

Mes élèves étaient sidérés. L’exercice semblait anodin : relever, dans un manuel scolaire ordinaire qui reprend les programmes officiels, les occurrences de noms masculins et féminins, les professions citées, les sujets des phrases d’exemple. Très vite, l’évidence s’est imposée à eux avec la force d’une révélation : le masculin n’était pas seulement majoritaire, il était structurellement présenté comme la norme, l’horizon naturel du langage. Les femmes apparaissaient en creux, en dérivé, en exception. Ce manuel, conçu pour des élèves, futurs citoyens, validé par l’institution, transmettait silencieusement une hiérarchie que personne n’avait jugé utile de signaler. C’est précisément cette invisibilité qui constitue la force du sexisme linguistique : il ne se proclame pas, il se respire.
Car la langue française, comme toutes les langues du reste, n’est pas un outil neutre de communication. Elle est le sédiment d’une organisation sociale patriarcale pluri-séculaire, et ce que mes élèves découvraient dans ce manuel, les linguistes le théorisent depuis au moins Robin Lakoff (« Language and Woman’s Place », 1975) et Marina Yaguello (« Les Mots et les Femmes », 1978) : la langue valorise structurellement le masculin et dévalorise, efface ou dégrade le féminin, à tous les niveaux de son architecture — grammatical, lexical, sémantique et symbolique.
La fondation de cet édifice est grammaticale. La règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » ne relève pas de la logique linguistique : elle est une construction idéologique, codifiée au XVIIᵉ siècle par Vaugelas et explicitement justifiée par Nicolas Beauzée en 1767 : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »
Cette phrase, écrite il y a trois siècles, continue de faire autorité dans la syntaxe française. J’avais coutume de soumettre à mes élèves cette observation : quelle aberration logique que de voir quatre-vingt-dix-neuf princesses et un va-nu-pieds se fondre indistinctement sous le pronom ils — un tel effacement du féminin dans la norme grammaticale ne saurait être qualifié autrement que de lèse-majesté linguistique. Elle implique surtout que le masculin incarne l’universel, et le féminin, l’exception.
Cette asymétrie se retrouve jusque dans la morphologie : le féminin se forme presque toujours à partir du masculin par addition d’un suffixe (acteur / actrice, directeur / directrice, avocat / avocate), faisant de la femme une forme secondaire, dérivée de l’homme — une note de bas de page dans la grammaire du monde. Et sans verser dans une rhétorique inféconde, j’oserai cette image : comme si la grammaire française avait relu la Genèse avec zèle ; de même qu’Ève fut tirée de la côte d’Adam, le féminin n’y est souvent que la dérivée du masculin, simple variante grammaticale extraite de la forme originelle — le masculin, cet Adam morphologique dont la langue a fait la norme absolue.
Mais c’est dans le lexique que le sexisme linguistique révèle toute sa brutalité. Les asymétries sémantiques entre termes masculins et féminins apparemment symétriques constituent l’un des phénomènes les plus saisissants de la langue. Un gouverneur exerce une haute responsabilité politique ; une gouvernante fait le ménage. Un courtisan est un homme de cour habile ; une courtisane est une prostituée. Un maître est une autorité suprême, un expert respecté ; une maîtresse est une amante illégitime ou, dans le meilleur des cas, une institutrice de primaire. Un homme public est une personnalité reconnue ; une femme publique est, traditionnellement, une personne de petite vertu. Cette dégradation sémantique systématique du féminin, que les linguistes nomment péjoration asymétrique — cf. Alise Lehmann, « Le féminin dans le Petit Larousse illustré de 1906 à nos jours » —, n’est pas le fruit du hasard : elle cristallise, mot après mot, siècle après siècle, le regard qu’une société a posé sur les femmes.
Le même mécanisme opère avec les qualificatifs moraux. Ambitieux, appliqué à un homme, désigne une qualité, un moteur de réussite ; appliqué à une femme, il devient un défaut, une preuve d’arrivisme ou d’agressivité déplacée. Autoritaire évoque le leadership chez l’un, l’hystérie chez l’autre. Facile signifie accessible ou simple pour un homme ; sexuellement disponible pour une femme. Courageuse existe, mais s’emploie nettement moins que courageux, comme si la vertu héroïque était d’abord une affaire masculine. On ajoutera séduisant, terme valorisant pour un homme, légèrement suspect pour une femme souvent requalifiée en allumeuse — mot qui n’a pas d’équivalent masculin péjoratif.
L’asymétrie atteint son paroxysme dans le champ des insultes. Le français dispose d’un répertoire extraordinairement riche pour désigner, par la sexualité, la femme fautive : « putain, salope, garce, traînée, pouffiasse, catin, gourgandine, dévergondée, coureuse, allumeuse… » Les équivalents masculins sont non seulement rares, mais souvent valorisants : un « coureur », un « séducteur », un « don Juan » sont des figures presque mythiques. Une femme à la sexualité active est une traînée ; un homme à la sexualité active est un séducteur. Ce double standard moral est littéralement gravé dans la langue et dans les mœurs. Il en va de même pour le champ lexical animal : un coq est un homme conquérant, une poule est une femme stupide ; un taureau est un homme puissant, une vache est une grossièreté ; un chien est dur et tenace, une chienne est une insulte à connotation sexuelle. Même les animaux, dans la langue française, obéissent à une hiérarchie genrée.
Le domaine des professions et des titres a longtemps matérialisé cette invisibilisation. Pendant des décennies, de nombreux métiers n’avaient tout simplement pas de forme féminine — comme si l’absence du mot signifiait l’impossibilité de la chose. Auteure, professeure, écrivaine, médecin au féminin ont été des batailles, parfois âprement disputées. L’Académie française a résisté jusqu’en 2019 à reconnaître pleinement la féminisation des titres, déclarant en 1984 que la langue devait rester telle quelle. On pense aussi à madame la ministre, longtemps refusé au profit de madame le ministre, comme si le pouvoir ne pouvait grammaticalement être féminin. Aujourd’hui encore, une auteure heurte certaines oreilles là où auteur n’en heurte aucune.
Le patrimoine proverbial achève de naturaliser cet ordre des choses. « Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes », « Femme qui parle latin ne finit pas bien », « Cherchez la femme » — la femme comme cause des malheurs —, ou encore « Femme au volant, mort au tournant » : ces formules, apprises à l’école, répétées en famille, intériorisées comme de la sagesse populaire, encodent une vision du monde dans laquelle la femme est capricieuse, irrationnelle, dangereuse ou secondaire. Les expressions du corps social confirment que le courage est un attribut masculin (avoir des couilles, porter la culotte), tandis que travailler comme une femme de ménage est devenu synonyme de labeur ingrat et invisible. Même la vieillesse est genrée de façon asymétrique : une vieille fille est un stigmate social sans équivalent réel du côté masculin — vieux garçon évoquant plutôt la liberté que l’échec.
Plus profond encore est l’effacement symbolique. En français, l’homme désigne à la fois le mâle et l’espèce entière. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont les femmes étaient explicitement exclues en 1789, inscrit dans la langue l’équation entre humanité et masculinité. L’ordre syntaxique lui-même est révélateur : on dit spontanément les hommes et les femmes, les Français et les Françaises — le masculin précède, le féminin suit, comme une pensée ajoutée après coup. « Mesdames et Messieurs » reste l’une des rares exceptions à cette règle, et elle relève de la galanterie, non de l’égalité.
Face à ces mécanismes, des tentatives de correction ont émergé. L’écriture inclusive — les étudiant·e·s, le pronom « illes » utilisé en français inclusif pour désigner des groupes mixtes ou des personnes non binaires — cherche à rendre les femmes visibles dans la langue, avec une ambition à la fois symbolique et politique. Elle a été largement freinée par le gouvernement dès 2021, interdite dans les textes officiels, ce qui dit beaucoup sur la charge idéologique que porte toute réforme linguistique. La féminisation des noms de métiers, encouragée depuis la circulaire Jospin de 1998, progresse en revanche de manière plus consensuelle : une chercheuse, une générale, une commandante, une rectrice s’installent progressivement dans l’usage.
Ce que mes élèves avaient perçu dans leur manuel scolaire, cette hiérarchie silencieuse, ce masculin qui va de soi, commence, très lentement, à être nommé. Et nommer, c’est déjà identifier le phénomène pour une éventuelle refonte.
Car c’est là tout l’enjeu. La langue n’enregistre pas passivement le réel : elle le construit, le légitime, le reconduit. Changer la langue, c’est proposer de changer le regard d’une société sur elle-même — et c’est précisément pourquoi cette entreprise rencontre une résistance aussi farouche. Wittgenstein l’avait formulé avec une précision qui n’a pas vieilli : « Les limites de ma langue sont les limites de mon monde. » Ce que mes élèves ont découvert ce jour-là en feuilletant un simple manuel, c’est que ces limites ne sont pas naturelles. Elles ont été tracées. Et ce qui a été tracé peut être redessiné.

