
Par: Allal KHEIREDDINE *

Monsieur Zemmour,
Vous invoquez Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle. Le procédé est classique : s’adosser aux figures tutélaires pour donner du poids à une lecture du présent qui en manque. Mais à force de parler avec les morts, vous évitez de répondre aux vivants et vous prenez le risque que les morts vous répondent à leur tour.
-« Assumer » l’histoire ; mais laquelle ?
Vous dites vouloir « assumer » l’histoire de France. Alors assumons-la.
Napoléon Bonaparte a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises avec la loi du 20 mai 1802, effaçant d’un trait de plume l’abolition votée par la Convention en 1794، l’un des actes les plus radicalement universels de la Révolution. Avec ce texte, le Premier Consul revenait sur un acquis majeur de la Révolution qui traduisait dans la loi les idéaux de liberté et d’égalité. Voilà le Napoléon réel, non pas la statue, mais l’homme qui a choisi l’intérêt colonial contre le principe révolutionnaire. Vous le citez pour illustrer la grandeur française. Nous le citons pour illustrer exactement ce que Césaire analyse : la contradiction structurelle entre les idéaux proclamés et les actes commis.
Aimé Césaire dans le « Discours sur le colonialisme », ne renie pas la France. Il la met à l’épreuve de ses propres principes. Son geste n’est pas une rupture : c’est une exigence morale et Mémoriale. Et il n’y a là rien de victimaire. C’est l’accomplissement plein et entier d’une citoyenneté française inclusive.
Césaire démontre que la colonisation déshumanise l’homme même le plus civilisé, que l’action coloniale tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend, que le colonisateur, qui s’habitue à voir dans l’autre la bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. Ce n’est pas un réquisitoire contre la France : c’est un diagnostic sur ce que la domination fait à celui qui l’exerce. Vous pouvez refuser ce diagnostic. Vous ne pouvez pas l’ignorer si vous vous réclamez de la rigueur intellectuelle.
Votre position, elle, est inverse : vous retenez la grandeur, vous écartez ce qui la contredit. Ce n’est pas assumer — c’est trier.
– De Gaulle contre Zemmour, le retournement
Vous faites de De Gaulle le parrain de votre théorie du « grand remplacement », en vous appuyant sur la formule des « Colombey-les-Deux-Mosquées ». Il faut s’arrêter sur ce point, car les faits sont accablants pour votre thèse.
Première objection, biographique : Philippe de Gaulle a déclaré que, selon lui, son père n’avait jamais dit ça, et que c’est Alain Peyrefitte qui l’a rajouté dans « C’était de Gaulle ». Les propos sont donc issus d’un livre de mémoires publié en 1994, soit vingt-cinq ans après la mort du Général, par un homme qui plaidait alors dans les colonnes du Figaro pour un rapprochement avec le Front National.
Deuxième objection, historienne : quatre historiens contactés par l’AFP assurent que ces propos, même s’ils étaient avérés, n’ont jamais constitué l’axe majeur de la politique algérienne gaullienne dans sa gestion du conflit armé avec le FLN. Ce sont les coûts humains, économiques et diplomatiques de la guerre qui ont conduit De Gaulle à ouvrir la voie à l’autodétermination algérienne.
Troisième objection, la plus dévastatrice : De Gaulle lui-même est l’architecte de l’immigration de masse en France. En 1945, il estimait le déficit migratoire comme « la cause profonde de nos malheurs », au point qu’il estimait à 12 millions le nombre de personnes nécessaires pour combler le déficit démographique.
L’ordonnance du 2 novembre 1945, signée par De Gaulle, crée l’Office National de l’Immigration (ONI) en charge du « recrutement » et de « l’introduction » de l’immigration. Et après l’indépendance algérienne, les accords d’Évian prévoyaient, à la suite de demandes françaises, la libre circulation entre la France et l’Algérie pour les ressortissants des deux pays.
Voici donc la réalité : le De Gaulle que vous invoquez comme rempart contre l’immigration est le même De Gaulle qui a légalement organisé, institutionnellement planifié, et diplomatiquement garanti l’arrivée massive de travailleurs étrangers, y compris algériens, sur le sol français. Votre De Gaulle n’existe pas. Il est une projection rétrospective.
Quant aux mosquées de Colombey-les-Deux-Églises, elles ne signalent ni effondrement ni conquête. Elles attestent simplement que des citoyens vivent et pratiquent leur religion dans le cadre de la loi commune. C’est cela, la laïcité : une organisation juridique, pas une angoisse identitaire.
– Le cas Zemmour ou le syndrome de Stockholm
Vous présentez votre trajectoire personnelle comme preuve que l’assimilation fonctionne, et la colonisation comme une chance offerte à vos ancêtres. Examinons cela de près.
Selon vous-même, vos parents étaient des Juifs berbères. Bien qu’arabophones d’Algérie française, ils détenaient la citoyenneté française en vertu du décret Crémieux de 1870. Le décret Crémieux est une décision collective d’État, accordée d’un bloc à l’ensemble de la communauté juive d’Algérie. Ce n’est pas une récompense d’assimilation individuelle : c’est un acte politique. Et cet acte politique, Vichy l’a révoqué. Selon plusieurs sources authentifiées, votre famille a reçu la citoyenneté française en 1870 après le décret Crémieux, elle en est ensuite déchue par le régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale.
La conséquence logique est vertigineuse : l’État français que vous défendez avec une telle ferveur a officiellement considéré votre famille comme non-française. Vous auriez été, sous l’État français de 1940, exclu des fonctions publiques, interdit de certaines professions, dépouillé de vos droits. La France que vous idéalisez n’aurait pas voulu de vous. C’est précisément le régime que vous avez tenté de réhabiliter en déclarant que Vichy « protégeait les Juifs français ». En réhabiliter les actes, c’est réhabiliter votre propre déchéance.
Votre trajectoire est réelle. Elle ne peut être érigée en norme. Et elle ne repose pas sur ce que vous en dites : elle repose sur des décisions d’État, des décrets collectifs, une histoire collective — exactement le type de « déterminismes » que vous refusez d’admettre pour les autres.
– « Ceux qui ne l’ont pas suivi ne l’ont pas voulu » ; la faute morale de la simplification
Cette phrase condense l’erreur fondamentale de votre raisonnement : faire d’une situation historique une responsabilité individuelle.
Le Code de l’indigénat, en vigueur en Algérie de 1881 à 1944, privait les populations colonisées de liberté de circulation, de réunion, d’expression. L’accès à la citoyenneté française était soumis à l’abandon du statut personnel — c’est-à-dire, en pratique, à la renonciation à la foi islamique. Entre 1865 et 1962, moins de 7 000 Algériens musulmans l’ont obtenu par cette voie. Non par manque de volonté : parce que le système était conçu pour que le nombre reste infime.
La tradition républicaine que vous invoquez — de Jean Jaurès à Léon Blum — n’a jamais réduit l’égalité à une abstraction. Elle a toujours reconnu que les conditions matérielles déterminent les possibilités concrètes. Réduire soixante ans d’exclusion légale à un défaut de volonté individuelle, c’est faire exactement le contraire de ce que vous prétendez défendre.
– La « défense de la civilisation » ou la falsification par dramatisation
Votre conclusion installe un affrontement global. Le mécanisme est un lieu commun : il dramatise pour simplifier. Mais les données brutes démentent la catastrophe annoncée.
Les Algériens étaient 711 000 en France en 1975. Les Portugais, à la même date, représentaient 22% de la population étrangère en France, soit la première minorité. La France a toujours été un pays d’immigration. Ses crises identitaires ont toujours désigné un groupe différent comme le danger du moment, les Italiens ( les Ritals) dans les années 1890, les Polonais dans les années 1930, les Portugais dans les années 1970. La mémoire courte est le carburant de la panique identitaire.
La France n’est ni un bloc ni une forteresse. Elle est une construction politique, traversée de tensions, capable de se redéfinir. C’est précisément cette capacité qui fait sa continuité — et non la fixation de son identité à un moment arbitrairement choisi.
– En conclusion, Monsieur Zemmour
Votre rapport à l’histoire n’est pas passionné : il est sélectif. Vous invoquez De Gaulle, mais effacez l’Office National d’Immigration qu’il a fondé. Vous célébrez Napoléon, mais taisez l’esclavage qu’il a rétabli. Vous portez votre trajectoire comme un étendard, mais omettez que Vichy vous aurait refusé d’en tenir un.
Ce n’est pas assumer la France. C’est en construire une version expurgée, dont les contradictions sont soigneusement effacées pour que la leçon reste simple.
Dominique de Villepin, le Rbati, pose la question autrement : et si l’Europe, en colonisant le monde, s’était aussi abîmée elle-même ? Et si le travail de décolonisation commençait d’abord à l’intérieur, dans notre regard, dans nos mots, dans nos habitudes de pensée!
C’est cette question que Césaire posait en 1950. Elle n’a pas vieilli. Et vous n’y avez toujours pas répondu.
La fidélité à la France ne consiste pas à la fixer dans une image. Elle consiste à accepter qu’elle ne coïncide jamais tout à fait avec le récit que l’on en fait, et que c’est dans cet écart que se loge la possibilité de la penser vraiment.
* Un Républicain de souche.





