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Santé mentale au Maroc : un secteur psychiatrique à la dérive, des familles abandonnées

Par: Mohamed KHOUKHCHANI, père d'une jeune patiente et citoyen engagé pour la santé mentale au Maroc

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il est temps de briser le silence. Derrière les murs des hôpitaux saturés, dans l’intimité des foyers marocains, des milliers de personnes souffrent en silence de maladies psychiques faute de soins adaptés. Et pendant ce temps, nos enfants – nos jeunes – basculent sans que personne ne les ait vraiment avertis.

Un constat accablant : le secteur psychiatrique au bord de l’asphyxie.

Le Maroc compte à peine 2 400 lits pour la psychiatrie publique, soit 6,4 lits pour 100 000 habitants – deux fois moins que la moyenne mondiale. Près de 600 psychiatres seulement pour plus de 37 millions d’habitants, avec une concentration à Casablanca et Rabat. Des provinces entières sans aucun spécialiste. La loi qui régit le secteur date de 1959 : obsolète, inhumaine, elle n’offre aucune protection effective aux patients ni aux familles.

Résultat : des malades psychiques errent dans les rues, d’autres sont attachés dans des pièces par des familles épuisées, faute de structures d’accueil. Le budget alloué à la santé mentale ne représente que 2% du budget de la santé nationale – un chiffre indigne d’un pays qui se veut moderne.

Des causes multiples qui frappent d’abord nos jeunes.

Les maladies mentales ne tombent pas du ciel. Elles ont des déclencheurs bien identifiés, et nos enfants en sont les premières victimes. Je mets en garde chaque parent :

● Le chômage des jeunes (35,8%) : l’absence de perspectives plonge des générations entières dans l’anxiété et la dépression.

● Les violences familiales et le harcèlement scolaire : facteurs majeurs de traumatismes précoces.

● L’addiction aux écrans et aux réseaux sociaux : 40% des collégiens marocains présentent un usage problématique d’Internet, source d’isolement et de troubles anxieux.

● La stigmatisation : on tait la maladie mentale par honte, on retarde la prise en charge jusqu’à la crise.

La prévalence des troubles psychiques chez les moins de 20 ans a doublé en une décennie. C’est une urgence nationale silencieuse.

Conséquences désastreuses pour les patients et leurs proches.

Quand un proche tombe malade psychiquement, c’est toute la famille qui s’effondre. Sans structures de soins accessibles, ce sont les mères, les pères, les frères et sœurs qui deviennent soignants 24h/24, souvent sans formation, sans soutien, sans relais. L’épuisement moral et financier mène parfois au drame. Des associations comme Sila pour la santé mentale tentent de pallier ce vide, mais elles sont trop peu nombreuses.

Urgences : les solutions que nous réclamons.

Face à ce naufrage, je préconise cinq mesures immédiates :

1. Augmenter le nombre de lits et de psychiatres : former d’urgence 300 nouveaux spécialistes d’ici 2030 et créer au moins 5 000 lits supplémentaires en région.

2. Mettre en place des unités de soins gratuites dans chaque province – pas seulement dans les métropoles – avec des psychologues formés aux thérapies cognitivo-comportementales (TCC), seules réellement efficaces sur le long terme.

3. Lancer une grande campagne nationale de déstigmatisation dans les écoles, les mosquées et les médias. La santé mentale doit être enseignée comme la santé physique.

4. Soutenir financièrement et psychologiquement les familles : créer des « maisons de répit » et des lignes d’écoute 24h/24.

5. Réformer la loi de 1959 et adopter une stratégie nationale de santé mentale dotée d’un budget conséquent (au moins 5% du budget santé).

Mise en garde : attention aux traitements « à vie » et aux dépendances médicamenteuses.

De nombreux patients marocains ne reçoivent que des médicaments psychotropes – souvent prescrits sans psychothérapie associée. Résultat : certaines molécules (benzodiazépines, neuroleptiques lourds) créent une dépendance ou des effets secondaires invalidants à long terme. Les familles doivent savoir que tout sevrage médicamenteux dangereux doit être supervisé dans un centre spécialisé. Il existe des structures comme l’OHC Addictology Center à Casablanca, mais elles restent rares et chères. Je réclame la création de centres publics de sevrage pour les patients victimes de prescriptions iatrogènes.

Toutes les maladies psychiques ne sont pas « guérissables » – mais elles sont toutes soignables.

Cessons le mensonge de la guérison miracle. La schizophrénie ou les troubles bipolaires sont des affections chroniques au même titre que le diabète. L’objectif n’est pas la guérison totale, mais le rétablissement (recovery) : permettre à chaque patient de vivre dignement, de travailler, d’aimer. Cela passe par des soins continus, pas par des hospitalisations d’urgence quand la crise explose.

Appel aux familles : ne restez pas seules, parlez, agissez.

Je vous en conjure : dès les premiers signes – retrait social, insomnie, propos étranges, chute scolaire – consultez. Ne laissez pas la honte vous paralyser. Parlez à votre médecin généraliste, contactez une association, appelez une ligne d’écoute. La maladie mentale n’est pas une malédiction, c’est une maladie. Et elle se soigne.

Le temps n’est plus aux discours lénifiants. Le gouvernement a annoncé en avril 2025 une « stratégie nationale » – nous exigeons des actes, des lits, des psychiatres, et la fin de l’abandon des familles. La santé mentale n’est pas une option, c’est un droit.

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