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8 mars au Maroc : Entre acquis constitutionnels et combat acharné pour l’équité

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

 

 

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Alors que les femmes du monde entier célèbrent la Journée internationale des droits des femmes ce 8 mars, la Marocaine, elle, commémore cette date avec la détermination de celles qui savent que la ligne d’arrivée de l’équité n’est pas encore franchie. Si la Constitution de 2011 a posé un jalon historique, consacrant dans son article 19 l’égalité entre les sexes et chargeant l’État d’œuvrer à la réalisation de la parité , le chemin de la lettre à l’esprit de la loi reste semé d’embûches. « Les textes sont là, mais il reste beaucoup à faire sur le plan des mentalités », et les associations de défense des droits des femmes l’ont bien compris. Elles ont encore « du pain sur la planche » et leurs chantiers, ouverts depuis des années, sont plus que jamais d’actualité en 2026.

Un cadre juridique en mouvement, fruit du plaidoyer.

Le principal cheval de bataille de la société civile reste la réforme du Code de la famille, la Moudawana. Après deux décennies d’application et des années de consultations, une révision majeure est en cours, suscitant de grands espoirs. Les associations se félicitent que leurs voix aient été entendues sur plusieurs points cruciaux. Le projet de réforme, qui doit encore être approuvé par le Parlement, propose des avancées significatives : il simplifie les procédures de divorce, considère la garde des enfants comme un droit partagé, et permet aux femmes de stipuler leur opposition à la polygamie dans le contrat de mariage .

Cependant, la vigilance reste de mise. Pour des figures comme Ghizlane Mamouni, présidente de l’association Kif Mama Kif Baba, ces avancées ne suffisent pas. Elle milite pour une refonte en profondeur qui garantisse une égalité parfaite en droits et en responsabilités, plaçant l’intérêt supérieur de l’enfant au cœur du dispositif. « Instaurer un régime d’héritage égalitaire, interdire le mariage des mineurs sans aucune exception, garantir la tutelle juridique aux mères gardiennes et abolir la polygamie », sont autant de revendications qui restent sur la table pour un féminisme de rupture . Le compromis trouvé par le ministère de la Justice, qui maintient la règle successorale de base mais autorise la donation au profit des filles, est perçu comme un premier pas, mais loin de combler les attentes d’une égalité stricte .

L’autonomisation économique : un chantier prioritaire.

Au-delà des textes, la question de l’autonomisation économique des femmes est devenue centrale. L’Association Démocratique des Femmes du Maroc (ADFM) mène un combat acharné pour que les discours politiques ne restent pas des « slogans » ou des « réalisations illusoires ». Dans une récente lettre adressée au chef du gouvernement, l’association a tiré la sonnette d’alarme sur la vulnérabilité économique des femmes, pointant du doigt les lacunes juridiques qui les rendent dépendantes de leurs maris en matière de protection sociale .

Les chiffres sont alarmants : malgré leur excellence académique (les filles représentent 61,2% des diplômés de l’enseignement supérieur), les femmes restent largement exclues du marché du travail . Le taux d’activité des femmes diplômées stagne sous la barre des 45%. Face à ce gâchis de compétences, les associations réclament des mesures structurelles : un plan d’urgence pour augmenter la participation des femmes à la force de travail, la reconnaissance du travail domestique non rémunéré, et le développement de services de garde d’enfants pour lever les obstacles organisationnels .

Dans le domaine de l’entrepreneuriat, des organisations comme l’Association des Femmes Cheffes d’Entreprises du Maroc (AFEM) dénoncent un plafond de verre financier. L’accès au crédit bancaire n’est accordé qu’à 14,6% des entreprises dirigées par des femmes. La création de mécanismes de financement dédiés, plus souples et inclusifs, est une revendication unanime pour permettre aux femmes d’oser entreprendre et de contribuer pleinement à la richesse nationale .

Le budget de l’État, miroir des priorités politiques.

La société civile a également investi le terrain technique des finances publiques. Chaque année, l’examen du projet de loi de finances est l’occasion d’une bataille budgétaire. Fin 2025, l’ADFM a vivement critiqué le projet de budget 2026, l’accusant de manquer d’une « vision d’égalité des sexes ». Malgré une hausse des budgets de la santé et de l’éducation, les associations déplorent une approche technique « étroite », focalisée sur les grands équilibres macroéconomiques au détriment d’une réelle politique sociale capable de réduire les inégalités territoriales et de genre .

Le Maroc est pourtant cité comme un pionnier régional en matière de budgétisation sensible au genre, un mécanisme soutenu par ONU Femmes pour évaluer l’impact des dépenses publiques sur les femmes . Mais pour les militantes, cet outil doit se traduire par des mesures concrètes pour les plus vulnérables : mères célibataires, travailleuses domestiques, femmes rurales et agricoles, qui restent trop souvent sans filets de sécurité .

L’impératif d’une « parité transformatrice ».

Sur le plan politique, la représentativité stagne. Avec environ 24,3% de femmes au Parlement, le Maroc est en dessous de la moyenne mondiale. Pour Nouzha Skalli, présidente du think tank AWAL Houriates, les quotas actuels sont insuffisants. Elle appelle de ses vœux une « parité transformatrice », accompagnée d’un renouvellement des élites et d’une moralisation de la vie politique. « Les femmes ont besoin de pouvoir, tant au niveau national que territorial, pour mettre en œuvre l’égalité et garantir les droits supérieurs de l’enfant », martèle-t-elle .

Cette exigence de pouvoir est partagée par des avocates comme Ghizlane Mamouni, qui espère voir émerger un « pouvoir politique féministe » où les femmes ne seront plus seulement un sujet de discours, mais des actrices influentes de la gouvernance et de l’écriture des lois .

Le défi persistant des mentalités et des violences.

Tous ces combats se heurtent à un mur : celui des mentalités et de la culture patriarcale. La représentante d’ONU Femmes au Maroc, Myriem Ouchen Noussaïri, rappelle qu’ « une loi ne transforme la vie des femmes que si elle est appliquée, financée, comprise et appropriée par la société » . Les stéréotypes restent profondément ancrés, et les violences, y compris numériques, sont un fléau persistant. Selon le Haut-Commissariat au Plan, près d’1,5 million de femmes (environ 14%) ont déjà été victimes de cyberviolence .

Le combat est aussi sociétal. Il passe par l’éducation, les médias et l’engagement des hommes comme acteurs du changement. La société civile œuvre sur ces fronts pour déconstruire les stéréotypes dès le plus jeune âge et promouvoir une répartition équitable des tâches domestiques et de soins, condition sine qua non d’une émancipation réelle .

Conclusion.

Alors que les célébrations du 8 mars 2026 battent leur plein, le bilan des chantiers ouverts par la société civile marocaine est celui d’une lutte patiente mais inflexible. Des avancées notables sont à mettre à leur actif, notamment la mise à l’agenda politique d’une réforme profonde du Code de la famille et l’intégration progressive de l’approche genre dans les politiques publiques .

Mais les revendications, elles, restent d’une brûlante actualité : l’égalité successorale, l’éradication du mariage des mineurs, la protection sociale effective pour toutes, et l’accès réel au marché du travail et au financement. Le chemin est encore long, mais la détermination des associations et la prise de conscience croissante au sein des institutions laissent penser que, cette fois, le Maroc tient peut-être la bonne clef pour ouvrir la porte d’une véritable équité.

 

 

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