
Par: Chakib HALLAK*

La figure de l’intellectuel suscite des lectures divergentes selon les époques, les contextes politiques et les trajectoires personnelles. Dans le monde arabe et au-delà, deux penseurs majeurs incarnent deux visions contrastées, presque opposées, de cette fonction : Yûssef Zaidân, écrivain égyptien, et Edward W. Saïd, critique littéraire et penseur américano-palestinien. Leurs conceptions, bien que parfois complémentaires dans leur objectif final – influencer la société – divergent profondément sur les moyens, les postures à adopter, et les rapports à entretenir avec le pouvoir.
Yûssef Zaidân : l’intellectuel, médiateur au service de l’harmonie sociale

Le 2 février 2014, à Amman, lors d’une conférence culturelle intitulée « La fonction de l’intellectuel arabe à la lumière des événements actuels », organisée par la Fondation Abdul Hameed Shoman, Yûssef Zaidân a livré une conception controversée du rôle de l’intellectuel dans la société arabe contemporaine. Selon lui, la relation entre intellectuel et pouvoir ne doit pas nécessairement être antagoniste. Il affirme : « La relation entre les sphères politique et culturelle ne devrait pas être conflictuelle, mais au contraire harmonieuse. »
Zaidân rejette la figure romantique de l’intellectuel persécuté, dénonçant ce qu’il considère comme une forme de mythe culturel arabe : « La littérature arabe a longtemps vénéré les figures d’intellectuels morts aux mains du pouvoir, mais ce sont là des héros d’une cause illusoire. »
Il distingue deux formes de puissance : d’un côté, celle du pouvoir politique, qui s’appuie sur les forces de sécurité, et de l’autre, celle de l’intellectuel, fondée sur la maîtrise de la langue : « Le pouvoir dispose de la force armée, l’intellectuel, lui, se renforce par la langue. »
La mission première de l’intellectuel, selon lui, ne réside pas dans la confrontation directe avec les crises politiques, mais dans l’élévation de la conscience collective : « Ce n’est pas le rôle de l’intellectuel arabe de résoudre les problèmes ; il doit plutôt œuvrer silencieusement au développement de la société, élever le goût du public et enseigner une méthode de pensée.»
Dans cette même conférence, il propose une définition fonctionnelle de l’intellectuel : « L’intellectuel est celui qui exprime la culture dominante, à l’écrit comme à l’oral, et qui exerce une influence sur la société — sans que cela implique un conflit avec le pouvoir. »
Cette vision le conduit à évoquer, dans d’autres interventions médiatiques, la question sensible de la normalisation avec Israël, en adoptant une posture «pragmatique» qui illustre sa conception de l’intellectuel d’État : une figure qui agit en accord avec les institutions nationales, sans nécessairement céder aux crispations idéologiques: « Je n’ai aucun intérêt personnel avec Israël, mais si l’État, représenté par le ministère des Affaires étrangères ou par l’Union des écrivains, me le demandait au nom des Arabes, je le ferais. »
Il rapporte ainsi une anecdote révélatrice : « Israël a adressé une lettre à l’Union des écrivains pour demander une série de conférences à partir de mes travaux. L’Union a aussitôt pris peur ! Je leur ai dit : pourquoi tant de crispation ? Dites-le simplement, et si cela ne vous plaît pas, je n’irai pas tout seul. Mais certains cherchent à faire du bruit, et je leur pardonne. »
Cet épisode illustre bien la posture de Zaidân : il ne se présente ni comme militant ni comme provocateur, mais comme un homme de savoir capable d’exercer une influence dans les limites du cadre institutionnel.
En bref, chez Yûssef Zaidân, l’intellectuel apparaît avant tout comme un médiateur, un passeur de savoir et un acteur d’influence culturelle, dont la mission essentielle est de renforcer la cohésion sociale et de contribuer à l’élévation de la pensée collective.
Edward Saïd : l’intellectuel comme conscience critique et dissidente

À rebours de cette approche conciliatrice, Edward W. Saïd insiste sur l’absolue nécessité d’une indépendance critique face aux pouvoirs politiques, économiques ou académiques. L’intellectuel, selon lui, est avant tout une conscience en lutte, un contre-pouvoir moral et politique. Dans son livre Des intellectuels et du pouvoir, il affirme sans détour : « L’intellectuel n’est ni un pacificateur ni un constructeur de consensus, mais un esprit critique, qui engage tout son être et refuse, à n’importe quel prix, les formules faciles et les compromis complaisants avec les détenteurs du pouvoir. »
Saïd rejette l’idée de neutralité : pour lui, le silence face à l’injustice est une complicité. L’intellectuel ne doit pas chercher à plaire ou à préserver un statu quo, mais au contraire à « dire la vérité au pouvoir » – même lorsque cela le marginalise ou l’expose.
Saïd convoque à l’appui de son propos plusieurs figures emblématiques : Émile Zola, défenseur d’Alfred Dreyfus ; Jean-Paul Sartre, critique du colonialisme ; Noam Chomsky, opposant à la guerre du Vietnam. Autant de modèles qui incarnent l’exigence de vérité et le courage critique.
Dans ses propres combats – en particulier pour la cause palestinienne – Saïd incarne cette posture exigeante. Il souligne que l’intellectuel doit préserver une indépendance totale, non seulement matérielle mais aussi émotionnelle et intellectuelle : « Le véritable choix de l’intellectuel consiste soit à s’aligner sur la stabilité des vainqueurs, soit – chemin bien plus ardu – à considérer cette stabilité comme alarmante (…) et à faire entendre la voix des oubliés. »
Deux visions, deux postures : conciliation ou résistance ?
Entre Zaidân, qui prône l’harmonie et l’éducation, et Saïd, qui valorise la dissidence et la vérité critique, s’ouvre un large spectre de postures possibles. Le premier défend une conception institutionnelle et culturelle de l’intellectuel, perçu comme un constructeur de lien social. Le second insiste sur une mission éthique et politique, voyant dans l’intellectuel une force de rupture face aux systèmes d’oppression.
Zaidân mise sur la collaboration, Saïd sur la distance critique. Zaidân valorise la paix sociale, Saïd revendique le conflit nécessaire. L’un parle d’élévation du goût, l’autre de voix des opprimés.
Ces deux conceptions du rôle de l’intellectuel, bien que radicalement différentes, ne sont pas nécessairement incompatibles. Elles reflètent des priorités différentes, dictées par les contextes historiques, les expériences personnelles, et les finalités choisies. Mais elles convergent sur un point fondamental : l’intellectuel, qu’il soit conciliateur ou critique, ne peut être neutre. Il doit choisir sa posture, et ce choix engage sa crédibilité, sa liberté, et son impact réel sur la société.
*Enseignant-chercheur à Paris

