
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le gel du projet de loi n° 66.23 relatif à l’organisation de la profession d’avocat n’a pas été un simple épisode technique dans le parcours législatif. Il a constitué un moment politique et institutionnel révélateur. Cette séquence a démontré qu’une réforme de la justice ne peut se construire ni dans un rapport de force permanent ni dans une logique d’imposition, mais dans un esprit de confiance et de respect mutuel.
Les avocats ont mené leur mobilisation au nom de la défense de l’indépendance de leur profession, estimant que certaines dispositions du projet portaient atteinte à l’essence même de leur rôle, en tant que pilier fondamental du système judiciaire. À mesure que la contestation prenait de l’ampleur, paralysant en partie le fonctionnement normal des juridictions, il est apparu évident que persister dans la même démarche ne ferait qu’approfondir la crise. La décision de gel a ainsi sonné comme la reconnaissance implicite d’une méthode inadaptée.
Mais le gel n’est pas une solution en soi. Il ouvre une question plus large : que faire désormais ?
La phase actuelle exige du ministre de la Justice un sens élevé de responsabilité politique. Une réforme durable ne se mesure pas à la victoire dans une confrontation ponctuelle, mais à la capacité de bâtir des compromis solides. Il ne s’agit pas de reformuler à la marge un texte contesté, mais d’ouvrir un véritable chantier participatif, où chaque disposition litigieuse serait discutée dans un cadre institutionnel apaisé, loin des tensions et des surenchères verbales.
Le ministère doit également reconnaître que l’indépendance de la profession d’avocat n’est pas un privilège corporatiste, mais une garantie essentielle du droit à un procès équitable. L’avocat n’est pas un adversaire de l’État ; il est un partenaire dans la quête de justice. Toute réforme qui donnerait le sentiment d’une mise sous tutelle se heurterait inévitablement à un refus légitime.
De leur côté, les instances représentatives des avocats sont appelées à dépasser la seule logique protestataire pour investir pleinement le terrain des propositions. La profession a effectivement besoin d’une mise à jour législative capable d’accompagner les mutations numériques, économiques et sociales, et de corriger certaines insuffisances existantes. Mais cette modernisation doit être le fruit d’une vision partagée, élaborée en concertation étroite avec les acteurs concernés.
Cette crise a rappelé une évidence : la justice est un édifice cohérent dont chaque composante est interdépendante. Aucun ministère ne peut réussir sans la confiance des professionnels, et aucune profession ne peut évoluer en dehors du cadre institutionnel commun.
Le gel du projet 66.23 constitue donc un test de maturité collective. Soit les acteurs sauront transformer la confrontation en opportunité et la tension en réforme structurante, soit ils resteront prisonniers d’une logique d’affrontement stérile, préjudiciable à l’image de la justice et à la confiance des citoyens.
Une réforme authentique ne se construit pas en brisant des volontés, mais en les rassemblant.



