
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Au Maroc, comme dans de nombreux pays, l’oisiveté prolongée d’une partie de la jeunesse est devenue une question sociale centrale. Elle touche aussi bien les jeunes ayant quitté l’école prématurément que les diplômés de l’enseignement supérieur sans emploi. Cette inactivité subie n’est plus marginale : elle traduit un malaise profond entre aspirations légitimes et réalités économiques.
Les chiffres sont éloquents. Le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans dépasse largement la moyenne nationale, avoisinant 22 %, et atteint des niveaux bien plus élevés parmi les diplômés urbains. Plus préoccupant encore, près d’un tiers des jeunes marocains ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études. Autrement dit, ils se trouvent durablement en dehors de tout circuit d’intégration sociale et économique.
L’oisiveté prive d’abord le jeune de ce qui fonde sa dignité : le sentiment d’utilité. Lorsqu’il se sent inutile, ignoré ou relégué à la marge, il devient plus vulnérable aux dérives. Certains basculent dans la délinquance, d’autres dans la consommation de drogues, parfois jusqu’à la dépendance. Il ne s’agit pas ici de généraliser ni de stigmatiser, mais de rappeler que l’absence de perspectives nourrit mécaniquement des comportements contraires aux lois et aux normes sociales.
Il serait toutefois injuste de réduire la jeunesse marocaine à ces dérives. La majorité refuse la marginalisation. Nombreux sont ceux qui se disent prêts à intégrer la population active dès que l’occasion se présente. Faute de perspectives réelles dans leur pays, beaucoup se tournent vers l’émigration, légale ou clandestine. Cette tentation du départ n’est pas un rejet de la patrie, mais une quête de dignité.
Les conséquences de cette oisiveté dépassent largement la sphère individuelle. Socialement, elle fragilise la cohésion nationale et accentue la fracture générationnelle. Économiquement, elle représente un gaspillage massif de capital humain, dans un pays qui consacre une part importante de ses ressources à l’éducation et à la formation. Politiquement enfin, elle alimente la défiance envers les institutions et nourrit un sentiment de désenchantement civique.
L’expérience internationale montre pourtant que cette fatalité peut être combattue. Dans plusieurs pays européens, des politiques volontaristes ont permis de réduire significativement la durée de l’inactivité des jeunes. Le dispositif de « garantie jeunesse », par exemple, assure une offre d’emploi, de formation ou de stage dans les mois suivant la sortie du système scolaire. Résultat : le taux de chômage des jeunes y a reculé de manière notable au cours de la dernière décennie. D’autres pays ont misé sur la formation professionnelle duale, associant école et entreprise, avec des effets positifs durables sur l’insertion.
Ces exemples montrent qu’une politique cohérente peut inverser la tendance. Au Maroc, cela suppose de mieux articuler formation et emploi, de revaloriser réellement la formation professionnelle, d’encourager l’initiative économique des jeunes et de soutenir les petites entreprises capables de créer des emplois de proximité.
Mais au-delà des dispositifs techniques, la clé réside dans la restauration de la confiance. Le jeune marocain ne réclame ni assistanat ni privilèges, mais une chance équitable, une reconnaissance de ses efforts et la possibilité de se projeter dans l’avenir sans être contraint à l’exil ou à la marginalité.
L’oisiveté des jeunes n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’un déséquilibre structurel qu’il est encore possible de corriger. Investir dans la jeunesse, c’est investir dans la stabilité, la dignité et l’avenir du Maroc.



