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Des millions de touristes pour zéro mendicité : utopie ou choix politique possible ?

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Depuis plus d’une décennie, le Maroc mise sur le tourisme comme levier stratégique du développement économique, source essentielle de devises et outil de lutte contre le chômage. Cette stratégie a permis d’atteindre des chiffres significatifs, avec près de 14,5 millions de touristes accueillis en 2023, et un objectif officiel de 26 millions à l’horizon 2030. Toutefois, cette ambition se heurte à une réalité sociale préoccupante : la prolifération de la mendicité, du sans-abrisme et des arnaques dans les espaces publics, en particulier dans les villes touristiques.

La mendicité n’est plus un phénomène marginal. Elle s’impose dans les grandes places, devant les restaurants et cafés, et au cœur des souks, où les touristes, nationaux comme étrangers, sont régulièrement importunés lors de leurs repas ou de leurs achats. Dans de nombreux cas, la demande d’aide se transforme en insistance intrusive, voire en escroquerie déguisée, laissant au visiteur une impression négative durable de la destination.

Paradoxalement, les villes les plus touchées sont celles qui constituent la vitrine touristique du pays, notamment Marrakech, Agadir et Fès. La concentration des visiteurs, la faiblesse du contrôle social et l’extension de l’économie informelle ont transformé ces espaces en pôles d’attraction pour la mendicité et le sans-abrisme.

Pourtant, des expériences internationales démontrent que la réduction drastique de la mendicité visible dans les zones touristiques est un objectif atteignable. À Paris, par exemple, une politique combinant régulation stricte de l’espace public et programmes de réinsertion sociale a permis de réduire la mendicité intrusive de 40 à 50 % dans les zones touristiques majeures au cours de la dernière décennie. À Barcelone, une approche similaire a contribué à la baisse des plaintes liées aux nuisances, tout en accompagnant une hausse du nombre de visiteurs, passés d’environ 8 à plus de 10 millions de touristes par an en cinq ans.

Ces expériences montrent clairement que les réponses purement sécuritaires, fondées sur des opérations ponctuelles d’éloignement, restent insuffisantes. Elles déplacent le problème sans en traiter les causes profondes et risquent, en outre, de porter atteinte à la dignité de populations déjà fragilisées par la pauvreté, le chômage, la rupture sociale ou les problèmes de santé.

L’objectif réaliste pour le Maroc ne doit pas être « zéro pauvre », mais zéro mendicité intrusive, zéro sans-abrisme visible dans les espaces touristiques et zéro arnaque visant les visiteurs. Cet objectif suppose une politique publique intégrée reposant sur trois piliers :

premièrement, une organisation rigoureuse de l’espace touristique, avec des zones protégées et une police touristique spécialisée, multilingue et formée à une approche humaine et professionnelle ;

deuxièmement, la mise en place d’un véritable réseau d’accueil et de réinsertion, incluant hébergement, accompagnement sanitaire et psychologique, formation professionnelle et insertion économique, tout en distinguant clairement la précarité réelle de la mendicité organisée ;

troisièmement, le développement de l’économie sociale et solidaire afin de transformer la vulnérabilité en activité productive.

L’image touristique du Maroc ne se construit pas uniquement à travers ses paysages et ses infrastructures hôtelières, mais aussi à travers la dignité de ses citoyens et le sentiment de sécurité et de respect ressenti par le visiteur. Il ne peut y avoir de tourisme durable dans un contexte de précarité persistante, ni de développement crédible lorsque le touriste est confronté à la misère plutôt qu’à la richesse humaine et culturelle du pays.

Lutter contre la mendicité et le sans-abrisme dans les villes touristiques n’est pas une guerre contre les pauvres, mais un choix politique et social courageux, au bénéfice du pays, de ses citoyens et de ses visiteurs.

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