
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Derrière le discours officiel célébrant un “bond économique d’une décennie”, la réalité est plus nuancée. La CAN 2025 fut une réussite organisationnelle indiscutable et un accélérateur de projets structurants. Mais en économie, le symbole ne remplace ni la mesure, ni la durée.
Une CAN réussie… et un récit politique assumé
À l’issue de la CAN 2025, le discours officiel marocain a rapidement fixé le cap narratif : une compétition exemplaire, des retombées économiques majeures, et surtout un « bond de dix ans » dans le développement national. L’image est forte, volontairement marquante. Elle traduit une fierté légitime, mais aussi une tentation classique : transformer une réussite logistique en victoire économique totale.
Or, si la CAN mérite d’être saluée, elle appelle également une lecture critique, loin de l’euphorie communicationnelle.
Rentabilité : une affirmation encore non démontrée
Qualifier la CAN 2025 de l’une des plus rentables de l’histoire est séduisant. Les secteurs du tourisme, du transport et du commerce ont effectivement enregistré une activité accrue. Mais la rentabilité économique globale d’un tel événement ne se mesure pas uniquement par les recettes visibles.
Elle suppose un calcul rigoureux intégrant :
● les investissements publics engagés,
● les coûts d’entretien futurs,
● les dépenses sécuritaires et logistiques.
À ce stade, aucun bilan coût-bénéfice indépendant et détaillé n’a été rendu public. La rentabilité proclamée relève donc davantage de l’affirmation politique que de la démonstration économique.
L’effet multiplicateur : chiffre plausible, méthodologie absente
L’annonce d’un effet multiplicateur de 1,82 a été largement reprise. En théorie, un tel chiffre n’est pas impossible. En pratique, il demeure élevé au regard des standards observés dans les économies émergentes, où ces multiplicateurs oscillent généralement entre 1,1 et 1,4.
Sans transparence méthodologique — périmètre retenu, effets d’importation, temporalité — ce chiffre reste non vérifiable. En économie, l’absence de méthode affaiblit toujours la force du résultat.
Croissance et emploi : attention aux raccourcis
Attribuer une croissance nationale dépassant 4,5 % à la CAN seule est un raccourci discutable. La performance économique du Maroc dépend d’un ensemble de facteurs structurels : agriculture, industrie, transferts des MRE, contexte international.
De même, la création d’emplois, bien réelle pendant la phase des chantiers, concerne majoritairement des postes temporaires. L’enjeu fondamental n’est pas l’emploi créé pendant l’événement, mais celui qui subsiste après.
Le “bond de dix ans” : formule excessive, réalité partielle
C’est sur ce point que le discours officiel force le trait. La CAN n’a pas créé ex nihilo des infrastructures équivalentes à dix années de développement. En revanche, elle a permis d’accélérer des projets déjà inscrits dans les stratégies nationales, de réduire les délais et d’améliorer la coordination administrative.
Le Maroc a gagné du temps. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas un saut miraculeux.
Là où le Maroc se distingue réellement
Contrairement à d’autres pays hôtes d’événements sportifs majeurs, le Maroc présente un atout décisif : la cohérence stratégique. La CAN 2025 s’inscrit dans une trajectoire plus large — Mondial 2030, infrastructures de transport, politiques industrielles et touristiques.
C’est cette continuité, bien plus que l’événement lui-même, qui peut produire des effets durables.
Chute – Lucidité et responsabilité
La CAN 2025 fut une réussite organisationnelle et un levier d’accélération. Elle ne saurait être un aboutissement. Le véritable test commence après les projecteurs : celui de l’exploitation des infrastructures, de la productivité, de la réduction des inégalités territoriales.
Car en économie, les événements passent. Ce sont les politiques publiques qui restent.



