
Par : Abdelhakim YAMANI*

Il y a des sujets qui, en apparence, ne méritent pas de mobiliser les plus hautes autorités d’un État. La pomme de terre, par exemple. Un produit banal, presque universel, qui accompagne les repas de millions de familles et dont on imagine difficilement qu’il puisse devenir un sujet de préoccupation nationale. Et pourtant, en Algérie, la patate fait parler d’elle.
هذه مأساة حقيقية
— Maria Moori (@13september13) November 7, 2026
Depuis plusieurs semaines, les tensions sur son approvisionnement et la hausse des prix alimentent les inquiétudes. Les autorités ont beau annoncer des mesures de régulation, des plafonnements tarifaires et des opérations de contrôle, le produit reste sous surveillance. Le 4 novembre, la mercuriale officielle du ministère algérien de l’Agriculture affichait encore un prix moyen national de 101 dinars le kilogramme, avec des variations selon les marchés.
On pourrait sourire de cette affaire si elle ne révélait pas quelque chose de beaucoup moins anecdotique. Car la pomme de terre n’est que la partie visible d’un iceberg économique bien plus imposant.
Un pays riche, une économie sous tension
Le paradoxe mérite d’être posé : comment un pays disposant d’importantes ressources pétrolières et gazières, bénéficiant d’une rente énergétique considérable, peut-il se retrouver régulièrement confronté à des pénuries de produits de consommation courante ?
L’Algérie ne manque pourtant pas d’atouts. Son sous-sol lui procure des ressources considérables, ses exportations d’hydrocarbures lui assurent des recettes en devises et son État dispose de moyens financiers qui devraient lui permettre de sécuriser une bonne partie de ses approvisionnements.
Mais entre disposer d’une richesse et savoir la transformer en prospérité quotidienne, il existe parfois un monde.
La rente énergétique permet d’importer, de subventionner et de financer des projets. Elle ne garantit pas automatiquement la diversification de l’économie, la compétitivité des entreprises, l’efficacité des circuits commerciaux ou la disponibilité permanente des produits sur les marchés.
Depuis des années, l’Algérie affiche des ambitions économiques considérables. Elle entend devenir une économie émergente, renforcer son industrie, développer ses exportations et s’imposer comme un acteur majeur du continent. Mais il y a tout de même quelque chose de paradoxal à vouloir jouer dans la cour des grandes puissances économiques tout en devant gérer, à répétition, les difficultés d’approvisionnement de son propre marché.
De la terre à l’assiette, il y a parfois un problème
Car le problème de la pomme de terre ne se limite pas nécessairement à la production agricole. Produire est une chose. Acheminer, stocker, conserver et distribuer en est une autre.
Entre le champ et le panier de la ménagère, il existe toute une chaîne économique : chambres froides, entrepôts, transport, marchés de gros, intermédiaires et réseaux de distribution. Encore faut-il que tous ces maillons fonctionnent correctement.
Si la production existe mais que le produit se fait rare sur certains marchés, la question ne porte plus uniquement sur les volumes récoltés. Elle concerne aussi l’organisation de l’approvisionnement et la capacité du système à faire circuler les marchandises.
Les autorités peuvent multiplier les inspections, annoncer des opérations de déstockage, fixer des prix administrés ou encore brandir la menace de lourdes peines de prison. Mais elles ne peuvent pas remplacer durablement une logistique défaillante par des communiqués ministériels.
Et c’est là que la petite pomme de terre prend une dimension beaucoup moins petite : elle devient le révélateur des difficultés possibles d’un système économique qui peine à assurer une continuité satisfaisante entre production, stockage et distribution.
Le dinar, lui aussi, a deux visages
Pour compléter ce tableau, il suffit de regarder le marché des changes.
Le 6 novembre 2026, la Banque d’Algérie affichait l’euro à environ 152 dinars. Sur le marché parallèle, il s’échangeait autour de 275 dinars. Autrement dit, le même euro semble avoir deux valeurs selon que l’on consulte les tableaux officiels ou les réalités du marché.
L’écart n’est pas anecdotique : il dépasse 80 % par rapport au taux officiel. Le FMI relevait d’ailleurs que la prime du marché parallèle était restée proche de 80 % depuis février 2026.
Cette situation traduit notamment les difficultés d’accès aux devises par les circuits officiels et les déséquilibres qui affectent le marché des changes. Elle rappelle surtout qu’une économie ne fonctionne pas uniquement selon les taux affichés dans les bureaux de change des banques centrales.
Il y a le dinar officiel, celui des statistiques et des tableaux institutionnels. Et puis il y a le dinar du marché parallèle, celui auquel une partie des ménages et des opérateurs économiques se réfère dans la réalité de leurs transactions.
Deux cotations, deux réalités. La pomme de terre, elle, n’a pas besoin de connaître le taux de change pour devenir chère.
Une longue histoire de pénuries
La crise actuelle n’est malheureusement pas un épisode isolé. Depuis plusieurs années, les consommateurs algériens ont connu des tensions successives sur la semoule, l’huile, le lait, le sucre, le café, certains médicaments, les pièces détachées ou encore les pneumatiques.
Les causes ne sont pas nécessairement les mêmes. Les chocs internationaux, les difficultés d’importation, les conditions climatiques, les restrictions commerciales et les problèmes de distribution peuvent intervenir à des degrés différents selon les secteurs.
Mais la répétition de ces épisodes pose une question légitime : pourquoi une économie disposant de ressources financières et énergétiques importantes éprouve-t-elle autant de difficultés à garantir la régularité de ses approvisionnements ?
On pourra toujours invoquer les intermédiaires, les spéculateurs, les commerçants indélicats ou les perturbations internationales. Ces facteurs existent et méritent d’être examinés. Mais à force de désigner des responsables ponctuels, on finit parfois par éviter de regarder le fonctionnement général du système.
Une pénurie de temps à autre peut être conjoncturelle. Des pénuries qui reviennent régulièrement dans des secteurs différents invitent, elles, à s’interroger sur les fragilités structurelles de l’économie.
La puissance ne se décrète pas
Abdelmadjid Tebboune aime rappeler les ambitions de l’Algérie. Puissance régionale, économie émergente, première ou deuxième économie du continent : les proclamations tonitruantes ne manquent pas. Le président algérien a même présenté 2027 comme une année charnière pour le passage d’une économie administrée à une économie davantage libéralisée.
Très bien. Mais une puissance économique ne se mesure pas seulement à ses réserves d’hydrocarbures, à ses déclarations présidentielles ou à ses objectifs de croissance. Elle se mesure aussi à la solidité de son appareil productif, à sa capacité à exporter, à attirer les investissements, à garantir le pouvoir d’achat et à assurer le fonctionnement de son marché intérieur.
Et la puissance d’un pays ne se limite pas davantage à son économie. Elle se démontre également par la force de sa diplomatie, sa capacité à peser dans les grandes négociations et la reconnaissance effective de son rôle sur la scène internationale.
L’Algérie en a fait l’expérience en août 2023, lorsque sa candidature aux BRICS n’a pas été retenue lors de l’élargissement du groupe. Au lendemain de cette décision, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait expliqué les critères ayant guidé le choix des nouveaux membres. Une déclaration diplomatique qui mérite d’être rappelée, tant elle résume une réalité que les discours de puissance ne peuvent effacer.
Interrogé sur les critères de sélection, il avait notamment déclaré :
« L’importance d’un pays se mesure à son poids, autorité et positions sur la scène internationale. »
…Mais parfois aussi à la patate…



