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Tindouf, cinquante ans de provisoire : psychopathologie d’une compassion armée

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Depuis l’hiver 1976, la hamada de Tindouf, ce plateau de pierre où les caravanes ne s’attardaient jamais, abrite une population dont le temps a cessé de s’écouler pour se sédimenter, couche après couche, comme le sable contre les murs de parpaing qui ont remplacé les tentes de la première heure. Trois générations y ont vu le jour, et l’on y enterre aujourd’hui des vieillards qui étaient enfants lorsqu’on leur promit un retour imminent, de sorte que le provisoire, à force d’être reconduit, a acquis la solidité du définitif sans en recevoir les attributs : un état civil, un droit, une adresse.

Les corps tiennent la comptabilité que les chancelleries négligent. Près d’un enfant sur trois accuse un retard de croissance, plus de 13 % des moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë, et l’anémie gagne les deux tiers des enfants comme des femmes en âge de procréer ; la sécheresse de ces chiffres dissimule mal ce qu’ils désignent, des organismes qui grandiront moins, des intelligences amputées dès le berceau d’une part de leurs possibles, des destins raccourcis par une décision prise ailleurs, par d’autres, et renouvelée chaque année avec la régularité d’une liturgie.

Agamben voyait dans le camp l’espace où l’exception se mue en règle et où l’homme, dépouillé de sa qualité de sujet de droit, se trouve réduit à la « vie nue ». La formule s’applique à Tindouf avec une exactitude troublante. Alger, qui revendique devant toutes les tribunes la tutelle morale de cette population, a pris soin de ne pas exercer sur elle sa propre juridiction, abandonnée de fait aux séparatistes, délégation que le Comité des droits de l’homme des Nations unies a relevée sans détour. Jamais recensée en dépit des injonctions répétées du Conseil de sécurité, cantonnée dans une zone militaire où chaque déplacement se négocie et où la tentation du départ s’instruit comme une trahison, elle demeure soustraite à toute comptabilité, et par là même à toute responsabilité.

Le vertige naît du contraste avec ce qui se joue de l’autre côté de la frontière. L’immense majorité des Sahraouis vit chez elle, au Maroc, dans des villes qui se sont élevées là où l’on annonçait le désert politique, et Hassan II, avec une constance que l’histoire retiendra, n’a cessé d’inviter les autres au retour par cette parole où la souveraineté se fait pardon : « إن الوطن غفور رحيم », la patrie est clémente et miséricordieuse. Qu’au nom de l’autodétermination on prive des femmes et des hommes de la plus élémentaire des déterminations, choisir le lieu de sa vie et rejoindre les siens, relève d’une inversion morale dont la diplomatie algérienne s’accommode depuis un demi-siècle sans paraître en percevoir l’obscénité.

L’argument stratégique, qu’on l’appelle levier diplomatique ou commerce humanitaire, rend compte de la naissance du dispositif et échoue à expliquer sa survie. Une politique qui manque ses objectifs pendant cinquante ans se réforme ou s’abandonne, à moins d’avoir quitté l’ordre du calcul pour celui de la compulsion. Freud nommait « narcissisme des petites différences » l’animosité réservée au voisin presque semblable ; Girard en a dévoilé le ressort mimétique, lorsque l’autre devient tout ensemble modèle et obstacle, miroir où se lit, avec une netteté insupportable, ce que l’on a manqué de devenir. Le Maroc occupe cette place dans l’imaginaire de l’état-major algérien : un royaume sans hydrocarbures qui a bâti des ports, tracé des autoroutes et tissé une diplomatie africaine, pendant que la rente dilapidée laissait à une jeunesse lasse la Méditerranée pour seul horizon. Chaque réussite du voisin résonne dès lors comme un réquisitoire qu’il faut retourner en accusation, la drogue, les incendies, les troubles, jusqu’aux échecs dont on refuse d’assumer la paternité, selon ce mécanisme de projection qui soulage l’accusateur en lui interdisant de jamais se soigner.

La même économie psychique gouverne la hamada. L’habitant des camps y devient pièce à conviction, figurant que l’on exhibe aux délégations de passage et que l’on fait taire lorsque viennent les enquêteurs. Levinas fondait l’éthique sur le visage d’autrui, sur cette nudité qui oblige avant tout raisonnement ; le système de Tindouf repose sur son effacement méthodique, car il faut avoir cessé de voir l’enfant anémique pour le verser au dossier d’une querelle, et la déshumanisation du vulnérable apparaît ainsi comme le préalable qui rend la haine praticable.

Le calcul, pourtant, se retourne contre son auteur. En adossant son récit national à la captivité d’une population, le régime algérien a hypothéqué son honneur et la pérennité même de son système, enchaîné au sort d’un camp comme un navire à l’ancre qui l’empêche de prendre le large. Démanteler ce dispositif reviendrait à admettre que la blessure narcissique ne se guérit pas par la souffrance d’autrui ; le maintenir condamne Alger à porter le poids d’une contradiction que chaque rapport onusien rend plus visible.

Ce qui est dû à ces femmes, à ces hommes et à ces enfants tient en peu de mots : être comptés, protégés, libres de rentrer dans une patrie dont la porte, depuis l’appel de Hassan II, n’a jamais été refermée. Sur la hamada, des enfants grandissent moins qu’ils ne le devraient, et leur croissance entravée compose, mieux que tout discours, l’acte d’accusation qu’aucune tribune algérienne ne parviendra à couvrir.

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